Critique d'album


Îl de -M-

-M-

Îl

(12/11/2012 - Barclay - Genre : Rock à texte)
1- Elle / 2- Le Film / 3- Mojo / 4- Laisse Aller / 5- Baïa / 6- Faites-moi Souffrir / 7- Machine / 8- La Vie Tue / 9- Ma grosse bombe / 10- La Maison de Saraï / 11- Océan / 12- Oualé / 13- L'Île Intense (Part 1) / 14- L'Île Intense (Part 2) / 15- Enihcam
La note des internautes :
3,5 / 5 (32 votes)

Par Louis N
(Publié le 15/11/2012)
Note
La note de l'auteur :
2.5 / 5

Ce n'est pas nouveau, Mister Chedid a la réputation d'offrir au public des performances live au-dessus du lot dans le petit monde du (pop) rock français, si bien qu'on a coutume d'envisager chaque nouvelle galette de l'artiste bleu blanc rose comme l’amorce d'une tournée durant laquelle les titres du cru prendront leur pleine mesure. Summum de cette tendance, l'album studio Mister Mystère était presque frustrant à force d’évanescence. Pourvu d'indéniables qualités, cet opus monochrome donnait cependant l'impression d'avancer avec le frein à main, comme s'il fallait en garder sous la pédale pour garantir l'effet du live. La promesse d'un album plus tranchant, ciselé par un zicos pur sucre, faisait miroiter l'espoir d'une production studio de facture comparable à celle des fabuleux concerts du french guitar hero. Sans qu'il renonce à sa poésie biscornue, on espérait du Machistador qu'il laisse l'intensité de ses shows fiévreux transpirer dans ce disque. Alimentée par un premier extrait plutôt tonique et l'annonce d'une formation power trio sur la prochaine tournée, l'envie de voir -M- revenir au groove funk-rock du Baptême n'est qu'à moitié satisfaite sur Îl. Ce sixième album, en grande partie composé dans les îles, réussit plus quand il lorgne vers la mélancolie des Marquises de Brel que dans ses tentatives ludiques version "Sea, Sex & Sun".


Vendu pendant sa promotion comme le disque du lâché prise et de l'amusement gratuit - oui oui, surtout, ne réfléchissons pas, ça pourrait abîmer – Îl est pourtant loin de débuter sur la frivolité annoncée. "Elle" (Îl/"Elle", jeu de mots...) ouvre l'album par un duo acoustique piano/voix, avant l'entrée de notre chère six cordes sur un riff typé funk dans la grande tradition Chedid. Le morceau prend rapidement une tournure virevoltante, avec l'intervention d'un ensemble de cordes, dont un clavecin. Le ton est à la divagation électrique. L'instrumentation déconcertante de ce premier titre est très réussie, et ajoute encore à une composition dynamique tant dans sa structure que dans son contenu. Conclue sur un crescendo planant qui, soyez en sûrs, fera des merveilles en live, cette plage inaugurale regorge d'un spleen léger aux antipodes de la fiesta attendue.

Nettement plus fun qu'"Elle", la deuxième séquence d'Îl est l'occasion d'entendre -M- faire mumuse avec sa guitare. Mais le "Film" déroule hélas une péloche technicolor sans véritable profondeur. On regrette alors l'absence des artificiers de Bumcello pour dynamiter la rigidité rythmique du titre, remplacés par Dorion Fiszel et Brad Thomas Ackley. La plastique sophistiquée du titre sort néanmoins son riff assez banal de l'ornière. Entre samples d'une b-o de science-fiction, triolets de guitares superposés et bribes de solos, ce sont les fioritures du "Film" qui le sauvent au box-office. Nous voilà arrivés à ce fameux "Mojo", dont le clip déjanté a suscité tant de commentaires. Il paraît que c'est du rock. Ne nous emballons pas, cette chanson pop un poil musclée ne défrisera personne en l'état. Elle augure cependant de versions live bien frappées. Proche de l'esprit du "Lonely Boy" des Black Keys, "Mojo" mise sur un gimmick simple répété à l'envie pour faire décoller l'ambiance. Malgré un solo conclusif moins viscéral qu'espéré, le "Mojo" conserve une bougeotte communicative qui atteste de son efficacité.

Avec "Elle", "Laisse Aller" contribue à faire d' Îl un album éclectique. Fondé sur la surimpression de motifs mélodiques et rythmiques récurrents, cet intermède caribéen en forme d'invitation à l'abandon de soi fusionne la douceur d'une instrumentation voisine d'un By The Way avec la structure répétitive, presque électro, d'un "Everything in its right place" de Radiohead. Ce cocktail sans alcool fonctionne assez bien en dépit du caractère anémique de son texte, et glisse de lui-même dans une légèreté reposante. Et là, c'est le drame : dans "Baïa", -M- se prend pour un Gipsy King. Festival de grattes acoustiques, chœurs façon Patrick Sebastien et texte à la Cabrel ("je t'aimais, je t'aime, je t'aimerais toujours"), n'en jetez plus, la coupe est pleine ! Braillard et sans intérêt, "Baïa" est un fourvoiement décevant de la part d'un artiste d'ordinaire plus inspiré. 30 secondes de pont audibles sans vomir peuvent à la rigueur être épargnées, mais ce titre dessert clairement l'album. "Faites-moi souffrir", titre nettement plus classique dans un album de -M-, est raccord avec l'image sulfureuse du nouvel avatar de Matthieu Chedid. Pleines d'auto-dérision, les paroles du titres moquent la provoc' grand public, façon sado-maso d'opérette. Un refrain fédérateur, des couplets pleins d'accents charley ouvert, un bon vieux solo distordu : le tout est pêchu et assez prenant, moyennant de mettre les potards au max. Encore un titre qui gagnera sûrement en profondeur dans ses versions live.

Excellente surprise d'Îl, "Machine" est une envolée lyrique japonisante parfaitement inédite. Le goût de -M- pour le mélange des cultures s'exprime dans un morceau qui intègre des éléments d'électro, de musique orientale traditionnelle et de percussions africaines. Ample et lente, la spirale ascendante vers un solo délié et habité place cette piste centrale au pic émotionnel de l'album. Trop rapidement conclu, la relative brièveté de ce morceau (3:56) est symptomatique de la frustration que l'on peut ressentir à l'écoute d'un disque de -M- : on aimerait que le guitariste lâche les chevaux, abandonne la posture trop policée du musicien de studio et laisse cracher les amplis. Faute de véritable lâcher prise de papa Chedid, l'auditeur (du moins votre humble serviteur) reste prisonnier d'un rapport déceptif à une musique qui semble grosse de promesses et n'aboutit jamais véritablement, sinon en concert. La version "reverse" du titre présente en bonus ("Enihcam") est franchement psychédélique. Plus mystique et mystérieux, ce montage alternatif est un joli cadeau.

"La vie tue", bien trop linéaire pour être convaincante, s’empêtre dans un motif de piano sans originalité. Dommage pour un texte au-dessus de la moyenne d'Îl, plus basse il est vrai que dans Qui de nous deux ou Je Dis Aime. Il faut attendre l'entrée de la basse à 2:25 pour qu'éclose un semblant de groove. Plutôt longuet pour un morceau de 3:40. Troisième et dernière escapade en territoire rock de cet album, "La grosse bombe" manque clairement d'aspérités pour retenir l'attention. Exceptions faites de son roulement militaire agressif et d'un pont bien foutu, le titre n'a pas les armes pour exploser les compteurs. L'usine à riff serait-elle en rade ? Je suis un peu sévère, les plus émotifs ressentiront peut-être un léger frisson pendant les 40 dernières secondes du morceau. Passons sur le texte politico-PMUtesques ("Vous nous parlez de morale, mais de quel droit messieurs ?") de ce gros pétard mouillé.

"La maison de saraï", c'est l'instant rétro de l'album. On s'ennuie ferme dans cette chansonnette dont les couplets empruntent beaucoup à "La Vie en Rose". Le jazz manouche à la Thomas Dutronc et les bruitages cartoons, ça va bien cinq minutes. La seconde moitié de cette Îl est décidément bien aride, et ça ne s'arrange pas. Sur un tempo électro-pop, "Océan" étale ses plages de carte postale à perte de vue. C'est long, convenu, un peu nunuche ("Océan-toi, céan-moi, céan-nous", beau comme du Coldplay), bref, décevant. "Oualé" conclut l'album sur une touche acoustique loin d'être transcendante (mais attendez, il reste les bonus...). "Oualé" est ainsi psalmodié comme un mantra par -M- et la chorale familiale sur quelques notes de basse, une partie de guitare sèche famélique et 3 notes de piano. Ça va les gars ? Vous ne vous êtes pas trop fatigués sur la mélodie ? Sous couvert de moment de douceur, "Oualé" est en fait un morceau paresseux.

Les deux parties de "L'île intense" sont très inégales. Une mélodie à la limite de la dissonance et un -M- proche du point de rupture à la voix, c'est à peu de choses près ce que vous trouverez dans la première moitié de ces bonus. La seconde est nettement plus intéressante, puisque agrémentée d'un riff saignant et d'une rytmique tribale. Encore un peu brouillonne, cette partie avait sûrement le potentiel pour figurer parmi les titres "officiels" de l'album, mais la grand Manitou en a décidé autrement. Partie sur de bonnes bases, l'Îl de Matthieu Chedid est rapidement engloutie dans sa seconde moitié, victime de la dispersion du Machistador, mais également de son manque d'inspiration. C'est un -M- dilué que nous retrouvons pour ce sixième album, plus pâlot que jamais malgré ses lunettes flashies et sa dégaine de rocker du dimanche. M comme Moyen.

Commentaires