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Critique d'album

Alain Bashung


Bleu pétrole


(24/03/2008 - Barclay - Chanson française - Genre : Rock)
Produit par

1- Je t'ai manqué / 2- Résidents de la République / 3- Tant de nuits / 4- Hier à Sousse / 5- Vénus / 6- Comme un légo / 7- Sur un trapèze / 8- Je tuerai la pianiste / 9- Suzanne / 10- Le secret des banquises / 11- Il voyage en solitaire
Note de 5/5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"La réussite d'une collaboration inattendue entre Alain Bashung et Gaëtan Roussel"
Pierre D, le 14/04/2011
( mots)

Même si certains fans maniaques sur les bords vont jusqu'à faire passer les premiers disques de Bashung pour des incontournables, en étant honnête on finit par admettre que l'homme n'a commencé à créer des albums indispensables qu'à partir des années 90, Fantaisie Militaire mettant tout le monde d'accord. Alain Bashung débute les années 2000 avec la sortie d'une compilation, Climax, très recommandable pour ses versions revues et souvent améliorées de morceaux plus ou moins connus (“Les Grands Voyageurs”). Il enchaîne avec un disque où il interprète avec sa femme le Cantique des Cantiques et que bien peu de personnes ont dû écouter. C'est durant la même année, 2002, qu'il donne naissance à son premier véritable album de la décennie, L' Imprudence. Dans le genre ambitieux et difficilement accessible on a rarement vu mieux : aucune mélodie pour accrocher l'oreille, une instrumentation assez éprouvante toute en cassures et cordes écrasantes, une voix qui parle plus qu'elle ne chante. Ce requiem parvient cependant à atteindre la première place des classements de vente, comme quoi on peut être exigeant musicalement sans s'aliéner les acheteurs de disques, cette espèce en voie de disparition. S'ensuit une Tournée des Grands Espaces qui donnera naissance à un album live. C'est un déluge de cordes (guitares, violoncelles) quasi bruitiste et d'une violence assez inouïe, surtout en France où l'on cultive le côté "artisan bricolant ses petites chansonnettes dans son coin".


Puis plus rien jusqu'à Bleu Pétrole, dernier album de Bashung paru en 2008. Son processus créatif a quelque chose de désuet puisque Bashung se cantonne durant presque tout le disque à un rôle d'interprète comme les chanteurs fifties, Elvis en tête. Les textes et compositions sont confiés à d'autres, notamment Gaëtan Roussel qui réalise l'album. Sa contribution est parfaite, les mélodies sont simples et limpides ("Je T'ai Manqué", "Sur Un Trapèze"), le son chaud et cristallin. Les autres collaborations sont assurées par Joseph d'Anvers, Arman Méliès et surtout Gérard Manset qui écrit et compose "Comme Un Lego". On tient là un morceau de bravoure placé au centre du disque et à ranger aux côtés des "Variations sur Marilou" de Serge Gainsbourg ou "Demain C'est Loin" du groupe de rap IAM (ceux qui ont déjà commencé à ricaner filent écouter le titre en question). Un texte puissant, un chant sur le fil du rasoir et une instrumentation dépouillée magnifiant la performance vocale de Bashung (guitare acoustique accompagnée d'un piano et étoffée au refrain par une guitare électrique et une batterie discrète), tout est là en somme.

On touche ici au cœur du disque, à savoir le travail d'orfèvre dissimulé derrière une apparente simplicité. Une chanson n'a en effet pas à avoir l'air complexe pour l'être en réalité. C'est une des leçons des Beatles : atteindre l'évidence musicale par des procédés tordus. Bleu Pétrole bénéficie d'une orchestration élaborée qui se dévoile au fil des écoutes (guitares, batterie, ukulélé, banjo, boîte à rythmes, bongos, violons, cloches) mais tendant toujours vers un but mélodique, pop au sens noble du mot. Même "Vénus" avec son texte glaçant ("Une souche à demi trempée dans un liquide saumâtre plein de décoctions d'acide qui vous rongerait les os"), son chant récité et son instrumentation minimale est une véritable chanson de bout en bout.


Par dessus tout cela trône une des voix les plus impressionnantes jamais entendues et dotée d'une profondeur égalant celle de la voix de Johnny Cash, tant en technique pure qu'en intensité. L'album tout entier semble d'ailleurs dédié aux grands espaces des États-Unis. Ça sonne folk, blues, country mais dans une optique détachée de toute volonté d'imitation, il s'agirait plutôt de retrouver certaines atmosphères propres à la musique américaine. En d'autres termes on n'atteint pas les abysses de Dick Rivers ou Eddy Mitchell, l'Amérique fantasmée ne doit sans doute pas être la même. Tout cela ne va néanmoins pas sans accidents. On trouve un morceau faible, le single "Résidents de la République" aux calembours faciles et à la mélodie peu mémorable. Il y a aussi la reprise de "Suzanne" de Leonard Cohen qui tombe à plat comme c'est souvent le cas avec les reprises placées sur un album de compositions originales. A l'inverse la version d'"Il Voyage en Solitaire" de Manset conclut idéalement l'album avec une basse, une guitare slide et un harmonica d'une douceur extrême.


Alain Bashung est mort d'un cancer du poumon le 14 mars 2009 mais cette information a peu de pertinence dans une critique musicale sauf pour signaler que Bleu Pétrole est et sera son dernier album paru de son vivant.

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