Critique d'album


Information Retrieved de Pinback

Pinback

Information Retrieved

(16/10/2012 - Temporary Residence ltd - Genre : Indie américain - Producteurs : Pinback)
1- Proceed to Memory / 2- Glide / 3- Drawstring / 4- Sherman / 5- His Phase / 6- Diminished / 7- True North / 8- A Request / 9- Denslow, You Idiot! / 10- Sediment
La note des internautes :
4.3 / 5 (4 votes)

Par Nicolas
(Publié le 07/11/2012)
Note
La note de l'auteur :
4.5 / 5

S’attaquer à un disque de Pinback, pour le rédacteur de ces lignes, revient d’emblée à tordre le cou à une idée largement répandue chez nos lecteurs : non, critiquer un disque n’est pas faire preuve d’objectivité, bien au contraire. Critiquer un disque, c’est, à l’inverse, prendre parti pour ou contre son contenu avec toute l’implication intellectuelle (éventuellement) et émotionnelle (principalement) que cela induit sur un plan intensément personnel, c’est exprimer un sentiment de bien-être ou de dégoût face à ce que l’on entend, c’est transformer ces sensations en mots et les exprimer avec notre sueur et nos tripes tout en essayant de les enrichir à la lumière de notre expérience et de nos connaissances. Et tant pis si l’on va à l’encontre de la masse, tant pis, par exemple, si le metascore du dernier Metric atteint à peine 71 tandis que la critique d’albumrock le propulse à 4,5, soit au rang d’un incontournable de l’année. Vous voulez de l’objectivité ? Alors quittez ce site et consultez Metacritic : là, vous obtiendrez une appréciation froide et dépassionnée, là vous toucherez à une vision globalisante d’un disque ou à son degré de hype (c’est selon), si tant est bien sûr qu’une somme de subjectivités parvienne à engendrer une ébauche d’objectivité, mais c’est encore un autre débat.

Cette subjectivité de la critique est revendiquée d’autant plus aisément qu’elle se place dans le cadre d’une activité bénévole et sans aucun caractère d’obligation. Oui clairement, personne n’est en mesure de nous forcer à critiquer un disque sur albumrock, personne n’est en mesure de nous imposer un avis positif ou négatif, chacun d’entre nous, à la rédaction, carbure uniquement à l’envie et au plaisir tout en essayant de garder un maximum de bonne foi. Tous les cartons rouges que nous avons attribués, tous les Black Holes and Revelations, les Lulu, les Thousand Suns, les I’m With You, les Kyo et autres Vegastar, tous ces disques ont été abordés avec la même volonté d’exprimer un rejet profond et personnel d’une certaine manière d’envisager le rock qui se cristallise dans ses pires représentants - ou dans leurs pires travers. Mais même ces diatribes, personne ne nous a contraint à les pondre, et il en va bien sûr de même pour tous les disques que nous avons portés aux nues. Ainsi, pour prendre un exemple concret, si une certaine forme de pression extérieure avait dû s’exercer sur la rédaction, vous auriez retrouvé sur albumrock une critique du dernier Grizzly Bear. Ah oui, il est vache de trop bien, le dernier Grizzly Bear. Un metascore à 85, des louanges partagées à l’unanimité d’un bout à l’autre de la toile, notez quand même que Shields est parvenu à obtenir une note supérieure à 90 de la part de Pitchfork ET de Consequence Of Sound, un véritable grand écart sur pilotis qui prouve que ce disque apparaît à l’évidence comme un immanquable de l’année 2012. Sauf qu’à la rédaction, personne ne s’est jeté dessus, personne. Notez que le disque nous a même été proposé en promo (traduction : "gratuitement"), mais ça n’a rien changé. Et pourtant on y a forcément jeté une oreille via Spotify et consorts, et même deux, et même longuement pour certains d’entre nous (dont votre serviteur), mais l’évidence est demeurée : quand l’envie n’est pas là, quand le disque ne passionne pas, quand le plaisir ressenti à l’écoute de jolies pièces comme "Yet Again", "Speak In Rounds" ou "Gun-Shy" laisse place à une certaine indifférence polie devant tout le reste, eh bien on ne se force pas : on botte en touche, et on critique ce dont on a envie, vraiment envie.

Et c’est là qu’intervient enfin Pinback. Pinback, on en parle assez peu dans la presse musicale. Le groupe possède un certain succès d’estime, une certaine reconnaissance dans le milieu indé, un certain poids sur la scène internationale, mais sans non plus déchaîner les passions ni les éditoriaux dithyrambiques. Et pourtant, et là on transgressera consciemment l’une des règles informelles de la critique qui veut qu’un avis personnel s’avère d’autant plus efficace qu’il s’exprime à la troisième personne, Pinback, c’est mon groupe préféré. C’est celui dont la musique me parle le plus, c’est celui que j’ai probablement le plus écouté sur les cinq dernières années, en voiture, dans le salon, dans la chambre ou dans la salle de bain, sur disque ou en mp3, sur enceintes ou au casque, c’est celui dont je peux me targuer de posséder l’intégralité de la discographie, albums et EP, et la presqu’intégralité des réalisations solo de son chanteur principal (Rob Crow, pour ne pas le citer), c’est celui que je peux écouter à n’importe quelle période de la journée, quelle que soit mon humeur ou mon degré de fatigue, bref, c’est un groupe que je connais à fond, sur le bout des doigts et dont je suis littéralement incapable de me lasser. C’est ici qu’un excès de subjectivité peut devenir problématique dès lors qu’il s’agit de défendre les couleurs de son champion afin de le servir au mieux de ses intérêts : convaincre sans bousculer les sensibilités de chacun, convertir sans sombrer dans le panégyrique facile, voilà une tache plus ardue qu’il n’y paraît et qu’il va pourtant bien falloir relever. Retournons donc à la troisième personne, et gardons la tête aussi froide que possible...

D’abord, qu’est-ce qu’il a de si particulier, ce groupe ? Quand on consulte les qualificatifs liés à Pinback, on retrouve quasiment toujours le genre "math-rock" qui, clairement, ne nous avance pas à grand chose si ce n’est à une première évidence : Pinback, c’est la rigueur scientifique appliquée à la musique pop, c’est en quelque sorte l’alter ego de Jean-Sebastian Bach vis-à-vis la musique classique. C’est en premier lieu un motif musical tout bête - même si rien n’est jamais bête dès qu’on parle de musique, motif porté par un arpège de guitare, un filet de voix, une ligne de basse ou un gimmick de piano, peu importe, et sur ce motif se greffent progressivement en surimpression tous les autres éléments musicaux, chacun évoluant pour son propre compte mais le tout se déplaçant dans une même direction. Pinback, c’est l’alliance parfaite entre les idées mélodiques foisonnantes de Rob Crow et la méticulosité et l’art de l’arrangement en pile d’assiettes de Zach Smith. C’est ici que les premiers écarts se feront chez la plupart des auditeurs, car nombreux seront ceux à trouver la musique du duo froide, monolithique ou aseptisée. Pinback, c’est l’anti-tube incarné dans le sens où, si un enchaînement de notes parvient à susciter une émotion, il ne sera que rarement mis en valeur de façon proéminente. Pas de fluo pour indiquer les temps forts, pas de boulevard tracé pour les airs, la bribe de chanson va se répéter doucement, méticuleusement, en y ajoutant note après note de nouvelles fioritures, de nouvelles textures, de nouvelles rythmiques, jusqu’à obtenir une superposition en accord parfait et jusqu’à ce que l’idée initiale ait dit tout, absolument tout ce qu’elle avait à dire ; puis une autre idée mélodique lui fait suite, très proche, très naturelle, et le processus se reproduit à l’infini. C’est ce qui fait qu’un single de Pinback est très difficile voir impossible à apprécier en dehors de son album attitré, album au sein duquel il est souvent assez ardu de se repérer. Comment individualiser une chanson qui, elle-même, se trouve constituée de plusieurs petits fragments quasiment autonomes et dont la juxtaposition enrichit celui qui précède et celui qui suit ? En ce sens, Pinback intellectualise et mathématise sa pop à outrance et représente la parfaite antithèse du single et la meilleure prêche possible pour l’album en tant qu’oeuvre complète.

Ceci étant posé, tâchons de cerner l’évolution du duo. L’une des grandes forces de Pinback est de posséder une discographie studio absolument impeccable sur albums (pour les EP, c’est plus discutable) et qui fait surtout preuve d’une maturité de plus en plus étonnante. Si le séminal This Is A Pinback CD pose les bases d’un style, Blue Screen Life affine le propos en essayant de pousser le concept math-pop dans de multiples directions, inondant les morceaux de samples téléphoniques, d’arpèges de guitares tour à tour doux et rugueux, de touches de synthés tintantes tout en variant sensiblement les tempos et les percussions, faisant de ce disque le plus naturel, le plus caractéristique et le plus classique du duo. Changement de cap complet avec Summer In Abaddon qui va au contraire vers un unicisme poussé dans ses derniers retranchements, tant en terme d’instruments que de rythmes, pour un album exhalant une infinie force de relaxation. C’est à partir d’Autumn Of The Seraphs que Zach Smith et Rob Crow essayent de pousser leur songwriting à un niveau supérieur en esquissant, de façon encore maladroite, de vraies chansons avec notamment des refrains marquants et identifiables. Les riffs commencent à faire leur apparition, et certains titres se veulent désormais comme des éléments indépendants des autres pièces du disque. Pour autant, ce quatrième album, s’il lisse les aspects techniques de la musique du duo (et notamment les aigus crissants de l’opus précédent), ne parvient pas encore à son objectif et fait preuve d’un peu trop d’inconstance et d'hétérogénéité.

Et c’est sur cet entrefaite que nous parvient enfin Information Retrieved, cinq longues années après l’automne séraphin. Autant mettre d’emblée les points sur les i : s’il serait malvenu de considérer ce cinquième disque comme le meilleur du groupe (ce qui reviendrait à reconnaître implicitement que ses prédécesseurs lui sont inférieurs, hérésie ultime pour tout amateur du duo), il est en tout cas celui qui apparaît le plus abouti, engendrant un univers clairement différencié entre chaque titre (l’objectif d’Autumn Of The Seraphs) tout en faisant preuve de constance qualitative (le point fort de Summer In Abaddon) et de personnalité musicale (la marque de fabrique sublimée dans Blue Screen Life). En guise de préambule, "Proceed To Memory", balancé en éclaireur il y a quelques semaines, se révélait déjà comme un parfait résumé de l’univers Pinback : duo de voix feutré qui sait à l’occasion se faire plus braillard et harangueur (on ne vient pas du milieu hardcore par hasard), arpèges de cordes délicats, rythmiques indolentes, surexpositions d’instruments, progression subtile de recueillement en triomphe héroïque. La suite tire parti de l’expérience énergétique acquise sur le précédent opus, mais pour autant la galette évite de tirer trop vite ses cartouches en réservant ses coups les plus dévastateurs pour plus tard. Pour l’heure, la science Pinback sait encore brouiller les pistes entre couplets et refrains ("Glide", boucle potentiellement réplicable à l’infini), développe parfois des tempos moqueurs et des vaches de ritournelles (on met au défi quiconque de ne pas fredonner à l’envi l’arc majeur de "Sherman" : "Is there another side / To your story / Is there something / You’re not telling me ?"... Im-pa-ra-ble) ou enchaîne les rythmes les plus improbables et les rushs délicats avec un naturel désarmant (l’impeccable "His Phase", tirant à merveille parti du terrible "From Nothing To Nowhere" de l’album angélique).

C’est un fait, Pinback n’est jamais aussi bon que dans la nonchalance de ses titres lents, développant alors des trésors d’harmonie vocale et de plénitude mélodique. On retrouve ces qualités géniales avec "Drawsting", tout en clairs-obscurs et alternance force - faiblesse, et signant par ailleurs le grand retour des samples vocaux, petit clin d’oeil à Blue Screen Life dont les puristes se délecteront. Mais il y a aussi le plus atypique "Diminished" qui part comme un titre de piano-bar pour évoluer vers un refrain aérien glissant sur le son métallique des cordes de guitare sèche. C’est à ce moment que le duo s’essaye à ses expériences les plus osées, comme l’ajout criant d’évidence de cordes frottées sur "True North", les violons et violoncelles apportant une réelle chaleur au refrain bouleversant du morceau, ou encore la rythmique tendue et les gros riffs gras du bide de "Denslow, You Idiot!", bringueballé dans ses asymétries et ses asphyxies. "A Request", quant à lui, se contente de quelques effets d’écho sur les voix et de quelques synthés planants de temps à autres, et c’est suffisamment atypique et classieux pour combler le connaisseur. Notez que jusqu’ici, on frôle le sans-faute.

Mais tout ça, c’était avant "Sediment", et que dire, que dire si ce n’est que ce joyau est à l’évidence le morceau le plus monumental jamais composé par Pinback ? Chaque choeur, chaque respiration, chaque ligne instrumentale (mon Dieu, ce piano, inouï) se met au service d’une progression mélodique absolument parfaite, ou comment un titre essentiellement composé en mode majeur parvient à transmettre des émotions d’une tristesse infinie. Et ce travail sur l’alliage des voix... c’en est stupéfiant, proprement stupéfiant. Ce coup de coeur envers l’un des plus beaux morceaux enfantés par la pop conclura une plaidoirie passionnée à l’égard d’un album et d’un groupe tous deux immenses et loin, bien loin d’obtenir le succès qu’ils méritent. Rien de plus à ajouter, ou plutôt si : achetez Information Retrieved, n’hésitez pas à vous en gaver jusqu’à l’overdose, et allez voir Zach Smith et Rob Crow à la Maroquinerie le 14 décembre. Pour finir, excusez la longueur de ce cri du coeur, mais c’est bien connu : quand on aime, on ne compte pas, et dans le cas présent, la côte d’amour a très clairement dépassé la limite du raisonnable. Espérons qu’il en soit de même pour vous...

 


Commentaires










Compte-rendus de concerts

Digitalism, le 26/10/2014
Music Hall of Williamsburg (Brooklyn)