Critique d'album


Somewhere Between Heaven And Hell de Social Distortion

Social Distortion

Somewhere Between Heaven And Hell

(11/02/1992 - Epic - Genre : Punk Rock US)
1- Cold Feelings / 2- Bad Luck / 3- Making Believe / 4- Born To Lose / 5- Bye Bye Baby / 6- When She Begins / 7- 99 To Life / 8- King Of Fools / 9- Sometimes I Do / 10- This Time Darlin' / 11- Ghost Town Blues / 12- This Time Darlin
La note des internautes :
4.2 / 5 (2 votes)

Par Pierre D
(Publié le 03/11/2012)
Note
La note de l'auteur :
4.5 / 5

Quelque peu oublié ces derniers temps Social Distortion a pourtant de quoi rivaliser avec tout ce que les années 90 comptent de groupes estampillés punk. D'abord parce que le chanteur Mike Ness est sans doute l'un des meilleurs compositeurs de la planète. Ensuite parce que Social Distortion ne s'est pas contenté de donner sa version de l'axe Ramones/Pistols/Clash et a injecté à sa musique une dose salvatrice de country.

Punk et country, deux éléments a priori inconciliables. D'un côté le punk, porté encore aujourd'hui comme étendard d'une révolution juvénile, le fuck off ultime adressé au Vieux Monde. De l'autre la country, le genre musical du terroir joué par des bouseux réactionnaires et racistes. Mais si l'on se souvient bien, avant d'avoir quoique ce soit de "révolutionnaire", le punk est d'abord un mouvement musicalement réactionnaire. Face aux dérives paresseuses et auto-satisfaites de la fin des sixties le punk prône un retour à l'efficacité du rock 'n roll fifties et du début des années 60. les New York Dolls reprennent les Shangri-Las et les Clash détournent la pochette du premier album d'Elvis pour RCA sur leur disque London Calling. Les fifties et sixties ainsi fantasmées sont celles de l'enthousiasme juvénile pop regretté également par Nick Cohn et Guy Peellaert dans le livre Rock Dreams. Tous se prennent à rêver du temps perdu où la pop n'avait d'autre prétention que de produire des chansons simples, efficaces, où l'adolescence ne prend jamais fin. Qu'importe l'état du monde, la politique, la guerre, la conscience révolutionnaire et toutes ces conneries. Ces mêmes Nick Cohn et Guy Peellaert émettent dans Rock Dreams l'hypothèse que c'est dans la country que les idéaux pop fifties ont survécu. "Pour une bonne part, les premiers mythes survivaient dans le Country 'n Western. Les différences de racines, de public, d'âges et d'attitudes étaient énormes, mais beaucoup de la saveur persistait. Dans le Country, il y avait encore, comme nulle part ailleurs, de vrais héros, de vraies romances : ce mystère, cette force et cette droiture que le Rock avait jadis possédés, mais qu'il avait depuis longtemps perdu." (Rock Dreams)


En mêlant à ses racines punk hardcore une part conséquente de blues, de rockabilly et surtout de country, Social Distortion pousse finalement à son aboutissement la logique énoncée plus haut. "99 To Life" introduit Mike Ness dans le même rôle que Johnny Cash, à savoir celui d'un raconteur d'histoires, un troubadour centenaire. La chanson est posée sur des rails dont elle ne dévie pas tandis qu'entre deux hoquets rockabilly Ness conte les déboires d'un plouc amoureux qui bute sa bonne femme à coups de couteau. Comme Johnny Cash à San Quentin, les personnages de Ness sont du côté des taulards, dans la grande tradition country. "This Time Darlin'" va quant à elle chercher du côté de Hank Williams, l'homme grâce auquel la country a produit certaines des chansons les plus tristes de ce monde. La country ce sont des types virils qui passent leur temps à pleurer parce que la fille s'est fait la malle. "This Time Darlin'" ne fait pas exception et s'embarque dans une valse vacillante d'une tristesse infinie où le type accroché au lampadaire tangue plus ou moins dignement en racontant ses malheurs.

Social Distortion, non content de reprendre le flambeau country via sa version de "Making Believe" de Jimmy Work, écrit aussi des chansons folles, euphorisantes qui donnent envie de se jeter dans une baston du tonnerre de Dieu tout en se payant le luxe d'être un concentré de névroses ("Yeah I got faith but sometimes fear just weighs too much" dans "Cold Feelings"). Ces cowboys sous speed produisent un tube nineties classique légèrement putassier ("Bad Luck") puis lancent un rock 'n roll à plein régime sur fond de guitare twang ("Bye Bye Baby"). "When She Begins" n'est pas si éloignée de ce que fera Green Day quand le groupe tentera d'élargir ses perspectives sur Nimrod : être un putain de groupe de rock puisque l'idiome punk s'avère trop étroit. Mike Ness et ses potes n'hésitent pas à danser une gigue irlandaise comme les premiers pochards venus, hurlant leur peine à pleins poumons gorgés de bière ("Sometimes I Do").

La voix de Mike Ness est un monde à elle seule. Le chanteur campe le hillbilly parfait avec son accent redneck qui mâchonne ses mots avant de les cracher comme une chique. Il y a là-dedans l'Irlande, l'Ecosse, le Midwest et tout ce qui a construit l'Amérique. Éraillée et nasale, cette voix goudronnée au bourbon désarticule les syllabes avec la même jubilation que Joey Ramone en son temps et Billie Joe Armstrong par la suite. Vu que les camionneurs de Social Distortion sont des ploucs mais refusent d'utiliser les tics country (banjo, violons, yodel) pour déverser leur mélancolie, ils mettent ce qu'il faut de distorsion dans leurs guitares trempées dans la gomina et l'huile de vidange. On voit bien le problème : ici et là le son tire carrément vers le hard rock baveux, d'autant que les midtempos un peu gras n'aident pas à faire décoller le bouzin. Tant pis pour les esthètes.

Réédités il y a peu, les disques de Social Distortion doivent être (re)découverts. Ils écrivent des chansons pas croyables et un de leurs disques s'intitule White Light, White Heat, White Trash ! Tout un programme.


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