Critique d'album


The Raven That Refused to Sing (And Other Stories) de Steven Wilson

Steven Wilson

The Raven That Refused to Sing (And Other Stories)

(25/02/2013 - Kscope - Genre : Rock progressif - Producteurs : Steven Wilson, Alan Parsons)
1- Luminol / 2- Drive Home / 3- The Holy Drinker / 4- The Pin Drop / 5- The Watchmaker / 6- The Raven That Refused to Sing
La note des internautes :
4,4 / 5 (46 votes)

Par Nicolas
(Publié le 13/03/2013)
Note
La note de l'auteur :
5.0 / 5

On ne donne que rarement la note maximale à un album chroniqué en nouveauté, et à chaque fois, ça ne loupe pas : que ce soit pour Mastodon avec The Hunter en 2011 ou Mark Lanegan Band avec Blues Funeral en 2012, le disque a terminé numéro un des charts de la rédaction pour nos traditionnels classements rétrospectifs annuels. Même si on ne s’avancera peut-être pas trop dans le cas présent (eut égard au genre abordé), on peut néanmoins être heureux de vous annoncer l’une des plus grandes nouvelles de 2013 : le rock progressif vient de ressusciter, et avec un brio proprement époustouflant.

Pour vous qui nous lisez depuis des années, Steven Wilson n’est probablement pas un inconnu. Cela fait maintenant près de vingt cinq ans que le discret acharné du prog-rock opère en sous-marin un travail de sape gigantesque pour redonner toutes ses lettres de noblesse à un genre qui se trouvait en état de mort clinique au début des années 90. On l’a vu opérer seul dans son coin avec les moyens du bord (IEM, Bass Communion), transformer un projet psyché loufoque en pop cérébrale puis en metal sensible au sein d’un groupe devenu au fil des années l’un des plus beaux fers de lance du metal prog (Porcupine Tree), exalter un rock lyrique et émotif (Blackfield), soutenir à bras le corps les expérimentations art-rock de son collègue Tim Bowness (No-Man), arracher à la sueur de son front des galons de producteur et d’ingénieur du son enviés par les plus grands techniciens des années 2000 (avec un Grammy Award technique à la clé), contribuer à la création et à l’alimentation de l’un des labels alternatifs les plus ambitieux du moment (Kscope) et surtout, surtout, inspirer sans le vouloir toute une frange de nouveaux groupes fiers d’appartenir à une fratrie qui n’a jamais eu autant le vent en poupe. Aujourd’hui, le pari de Wilson est gagné : le terme progressif n’est plus tabou, à tel point que l’on a vu la BBC elle-même soutenir les nouvellement créés Progressive Music Awards l’an passé. Partout l’engouement autour du chevelu à lunettes est en train de s’emballer : Zegut himself fait de la pub pour SW et ne cache pas son admiration pour le bonhomme, tandis que The Raven That Refused To Sing (And Other Stories), indépendamment de ses brillantes qualités, a réussi à trouver une oreille attentive dans de nombreux médias généralistes, Guardian, Pop Matters, Q, Mojo, Examiner, Allmusic, sans même parler des médias metal acquis depuis quelques années déjà à sa cause. Il ne lui manquait plus qu’un chef d’oeuvre pour asseoir cet engouement de façon définitive, et Alan Parsons vient de le lui offrir.

Qu’on ne se méprenne pas : Wilson n’avait aucunement besoin du mythique producteur et ingé-son de The Dark Side Of the Moon pour accoucher d’un grand disque, se plaçant déjà lui-même parmi les meilleurs à ces postes techniques. Et pourtant, la présence de Parsons dans le staff de ce troisième album solo change tout. En le déchargeant de tout l’encadrement formel, de la prise de son et du mixage, alors que son talentueux backing band le déchargeait de toute implication technique, en terme musical, dans la mise en forme des chansons, Steven Wilson a pu librement se recentrer sur l’écriture, les arrangements et le chant de ces six nouvelles compositions sans se fixer la moindre limite. The Raven est donc un disque qui respire la maîtrise dans tous les domaines, et c’est cet aspect le plus important. Jusqu’à ce jour, même si Wilson a très fréquemment excellé dans ce qu’il entreprenait, on pouvait toujours trouver à redire sur des petits points de détails - notamment en ce qui concernent les albums de Porcupine Tree, blindés jusqu’à l’os d’idées magnifiques mais truffés ça et là de petits déchets dommageables. Quand on s’attaque à la discographie solo du bonhomme, on reprochera immanquablement à Insurgentes son éclatement et sa volonté obsessionnelle de s’essayer à de nouveaux genres, et à Grace For Drowning son hommage quasi-maladif au Roi Crimson et ses délayages parfois pesants. Rien de tout cela ici : des premiers coups de boutoirs de basse de "Luminol" aux dernier éclats de claviers de "The Raven...", tout respire la force sereine, le contrôle et la finition léchée dans ses moindres détails. Plus encore, Alan Parsons imprime fermement sa patte à l’oeuvre Wilsonienne en dispersant les instruments et les volumes sonores de façon presque extrême, créant des gradients d’intensité qui nous forcent à plonger corps et âmes dans le disque, à monter le volume à fond pour nous délecter des passages les plus placides et à en prendre plein les mirettes dès que les artistes envoient du bois.

Le corbeau qui refusa de chanter est un recueil de six chansons conçues comme autant de contes anglais de l’ère victorienne, affichant une certaine noirceur dans l’exposition des tourments de l’âme humaine que ne renierait pas un certain Edgar Allan Poe, auteur d’un poème intitulé "The Raven", et ce n’est pas une coïncidence. Mais au delà des thèmes abordés, l’album est en premier lieu le théâtre de joutes musicales de très haut niveau. On le sait, Wilson a composé ce disque en essayant de magnifier au mieux les talents des musiciens qui l’ont accompagné tout au long de sa tournée de support à Grace For Drowning, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’animal s’est totalement lâché et a ainsi offert à Guthrie Govan (guitare), Nick Beggs (basse), Adam Holzman (claviers), Marco Minnemann (batterie) et au fidèle Theo Travis (flûte traversière, saxo) l’occasion de se transcender. Techniquement, The Raven... est impressionnant, au bas mot, et il serait vain de lister ici les prouesses de chacun des protagonistes investis. Autre particularité de ce disque : le brassage extrêmement vaste de nombreuses couleurs 70’s. On entend pêle-mêle, au fil des écoutes, des échos de King Crimson (un peu partout) mais aussi de Jethro Tull ("The Watchmaker") ou de Yes ("Luminol"), mais toujours surnage la patte indéfectible de Steven Wilson, son sens très personnel d’aborder les mélodies et les accords, ses brusques revirements d’ombre à lumière et sa sourde mélancolie. Enfin délivré de toute nécessité (ou fausse nécessité) de prouver son talent et sa crédibilité d’artiste solo, Wilson s’arrache à ses multiples influences pour en ressortir un album d’autant plus personnel qu’il ne se trouve ici nullement emprisonné par ses propres limitations instrumentales.

The Raven..., comme tous les grands disques, comporte ses moments purement anthologiques que mettent en relief des titres plus retenus mais non moins réussis. Premier à ouvrir la danse, "Luminol" vaut à lui seul l’achat du disque. Progressif extrêmement racé, ligne de basse décapante, jazz-rock en chute libre, flûte insaisissable, riffs à très forte percussion, moment de flottement magique au coeur de l’engin, c'est probablement le meilleur titre jamais accouché par SW. Autre ambiance avec "Drive Home", très Blackfield dans l’esprit, grande ode pop désespérée relevée par un solo de guitare déchirant comme jamais, le titre ayant essentiellement vocation à apaiser les esprits après le tourbillon qui le précède. Puis c’est au ténébreux "The Holy Drinker" d’entrer en scène, introduction perclue de saxos et clarinettes surnageant au sein d’un maëlstrom de cordes désemparées, couplet-refrain en mode Porcupine Tree, chorale grandiose et enfiévrée, voilà encore un morceau qui marque les esprits. Plus simple dans la conception, "The Pin Drop" voit Wilson monter en torche vers les cieux, balancer ses lignes de chant en haute altitude pour plonger derechef dans le chaos en une lente chute inexorable : c’est peut-être le titre le moins indispensable du lot, mais il fait néanmoins largement honneur au disque tout en introduisant à la perfection la deuxième pièce époustouflante de la gallerie, "The WatchMaker". Là encore, on touche au sublime. Jamais Steven Wilson n’avait autant dégagé de grâce que dans les choeurs rayonnants et possédés de ce morceau, précédés par une extraordinaire introduction bucolique, presque celtique par moments, avant de ployer le chef sous les coups de boutoir macabres de sa portion finale. L’apothéose prend enfin la forme du fameux corbeau refusant de chanter, Wilson essayant de l’amadouer au piano puis le suppliant de succomber à ses désirs avant de laisser place à des envolées orchestrales radieuses. Rideau, standing ovation.

En 1975 est paru Wish You Were Here, dernier manifeste authentiquement prog de Pink Floyd et dernier chef d’oeuvre du rock progressif à avoir vu le jour, tous les autres ayant été commis entre 1969 et 1974. Il aura donc fallu attendre 38 ans pour qu’un disque de la trempe de Red, de Fragile, de The Dark Side Of The Moon, de Selling England By The Pound ou de Brain Salad Surgery voie le jour, et ce disque, c’est The Raven That Refused To Sing (And Other Stories), permettant enfin à Steven Wilson d’atteindre les plus hautes sphères du genre après une carrière absolument exemplaire. Une juste récompense, et amplement méritée. Respect, Mr Wilson.

 


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