1- Sunday Morning
/ 2- I'm Waiting For The Man
/ 3- Femme Fatale
/ 4- Venus In Furs
/ 5- Run Run Run
/ 6- All Tomorrow's Parties
/ 7- Heroin
/ 8- There She Goes Again
/ 9- I'll Be Your Mirror
/ 10- The Black Angel's Death Song
/ 11- European Son
On ne juge pas l’importance d’un groupe de rock à l’aune des profits qu’il réalise mais des formations qu’il a influencé. Chaque fois qu’un gamin plaque ses premiers accords en espérant approcher la grâce de son combo favori, c’est une marche de plus que le groupe séminal franchit vers l’immortalité. De ce point de vue,
The Velvet Underground est certainement l’un des groupes les plus importants de l’histoire du rock. Et ce présent disque un des cinq-six meilleurs albums que le genre ait pu concevoir. Ni plus ni moins. Sans le velvet, la scène rock ne serait pas tout à fait la même. Sans velvet, pas de
Sonic Youth ou de My Bloody Valentine, point de
Strokes ou de Dandy Warhols, ou de qui on voudra. Du moins pas dans la forme qu’on leur connaît. On peut en effet déclarer, sans passer pour autant pour un réactionnaire ou un rétrograde, que rien de véritablement neuf ou de différent n’a été fait depuis, tant cet album déploie un patron que reproduira à la lettre ce que l’on appelle le rock indé : prédilection pour les larsens, titres alambiqués, production et son lo-fi, célébration des drogues, inspiration littéraire des textes… Tout était là, déjà prêt à l’emploi. Il n’y avait qu’à se servir et on se demande bien pourquoi on s’en serait privé, tant
l’album à la banane conserve, près de quarante ans après sa parution son aura malsaine et follement charmeuse.
Et comme il va de soi qu’il ne faut jamais être trop avant-gardiste, ce disque eut un succès minable à sa sortie, le velvet ne devenant culte qu’après sa mort. Pour l’heure, on est au milieu des années 60 et le groupe, à contre-courant de tout ce qui se fait à l’époque, stagne. Il faut attendre la rencontre avec l’artiste Andy Warhol, désireux de produire sa formation rock, pour que les choses s’emballent de façon définitive. Warhol introduit assez vite dans le groupe le mannequin allemand Nico, femme aussi mystérieuse qu’attirante, qui contribua beaucoup au charme de cet album. Enregistré en un sprint de huit heures dans un studio délabré, sous l’emprise de substances diverses et variées,
The Velvet Underground & Nico est l’un des plus purs témoignages de ce que le rock peut apporter de spontané et venimeux, voire de dangereux. Ne maudissez pas l’édition de votre CD ou de votre vinyle si vous trouvez le son désastreux, c’est tout à fait normal. Avec une volonté à la fois simplificatrice et provocante, Warhol se contente, au mixage, de mettre les pistes au même niveau les unes que les autres. Le son semble alors sortir d’un transistor pourri, bouffant parfois la voix de Nico, comme dans "Femme Fatale".
On en oublierait presque de parler des titres, aussi dérangés que leurs géniteurs. La bonne moitié est culte et quasi-inattaquable : "Sunday Morning", qui évoque si bien son sujet qu’on ne peut la passer que le dimanche matin, entremêle les voix de Reed et de Nico pour former une litanie vaporeuse, comme sortie d’un rêve qui s’achève. "I’m Waiting For The Man", avec son rythme martelé frénétiquement et ses guitares revêches plante le décor qu’affectionne le velvet : urbain et sale, couvert de dope, peuplé de prostituées, d'homosexuels, de drag queens et de paumés de tous bords. Et que dire de la voix de Nico. Cette voix unique qui nous transperce les tympans de son aura evanescente : témoin sarcastique dans "Femme Fatale", déesse païenne dans "All Tomorrow’s Parties" ou double déformant dans "I’ll be Your Mirror". Que dire également du grand Lou Reed, qui dans ces odes poisseuses que sont "Venus In Furs" ou l'épique "Heroin" dépasse tout ce qu’on peut entendre en créant un folk coupé à la blanche, du blues dézingué par des tessons d'alcool frelaté, de la pop exécutée à grands coups de fouets.
The Velvet Underground & Nico est le début et la fin de tout. Le disque qui provoqua et provoquera beaucoup de chocs et de vocations. Le disque qu'on jettera dans la tombe de nombreux musiciens. Nombreux sont ceux qui gratouillèrent pour la première fois au son de ces titres décharnés ou qui prirent leurs premiers acides pour décupler la transe que produit l’écoute de cet album. On n’absorbe plus de la musique de la même manière après avoir croisé un tel manifeste. Il va de soi que vous ne pouvez prétendre écouter sérieusement cet espèce de truc qu’on appelle le rock si vous n’avez pas, au moins, jeté une oreille sur ce monument.