
Deep Purple
Splat!
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Untill We Die (and then rise again ?)
La tournée consécutive à la sortie de =1 (2024) m’avait épouvantablement frustré tant la voix d’un Ian Gillan à bout de souffle était devenue inaudible (pour une vieille oreille humaine du moins). C’en était au point que le bonhomme était chaleureusement applaudi (même par son propre groupe) les rares fois où l’on pouvait distinguer une fichue note émanant de ses cordes vocales.
Évidemment, le studio peut faire des miracles. Surtout quand il est confié aux soins magiques du meilleur producteur rock du monde, Bob Ezrin. Du haut de ses soixante-dix-sept printemps et de ses cinquante-cinq années d’expérience derrière les meilleures tables de mixage de l’univers, le magicien-prophète canadien a rendu sa voix à l’aphone.
Comme Petit Jésus avait rendu la vue au mendiant Bartimée ou la vie à son copain Lazare.
Ainsi soit Bob ! Qu’il soit béni pour les siècles des siècles !
Sprotch !
Ce n’est pas la première fois que Gillan aborde sa prise de conscience d’arriver au bout de son chemin de vie. Mais c’est avec un humour et une dérision typiquement britanniques qu’il remet son sujet de prédilection sur le métier.
Au regard de l’infini de l’univers, la mort du chanteur ne sera qu’une misérable anecdote qui produira simplement un misérable "Splat!". Ce vilain bruit sourd et "humide" que l’on peut discerner quand un objet mou s’écrase bêtement sur une surface solide.
Comme une mouche à merde qui heurte le pare-brise d’un véhicule lancé à toute allure dans la vidéo sidérante de "Guilt Trippin’".
Dans mon pays, "Splat" se dit "Sprotch" (1) mais, philosophiquement, le résultat et l’intention sont les mêmes.
La mort selon Gillan ne sera pas un drame. Simplement une métamorphose . Métamorphose en quoi ? C’est précisément le mystère. La réponse ne sera connue qu’une fois franchie la porte entre les deux dimensions (la porte qui sépare l’avant "Splat" de l’après "Sprotch", si vous voulez).
En attendant, il n’y a aucune raison de renoncer à faire ce que l’on sait faire, c’est à dire passer des heures en studio à observer les jams d’un quartet de rêve. Et , les lunettes posées sur le bout du nez, griffonner sur un coin de table des textes qui pourraient s’accommoder des meilleurs passages instrumentaux.
J'ai allumé ma fusée par le mauvais bout
Et elle est partie en marche arrière
J’ai percé un trou au cœur de l’univers
J’ai virevolté un bon coup autour d’un platane
Il n’y a plus grand-chose à voir ici
Si ce n’est toujours la même chose
Ne vous inquiétez pas trop pour moi
Je vais juste aller voir ailleurs (2)
Ite missa est…
Monolithe
Depuis =1, on sait que Deep Purple a perdu sa composante guitaristique progressive avec le départ (dont je ne me remettrai probablement jamais) de Steve Morse.
Soucieux de poursuivre sa route, le groupe a resserré les rangs autour d’une section rythmique qui atteint 11 sur l’échelle de Mohs. Indestructible. Monolithique. Cela fait cinquante-sept ans que Ian Paice et Roger Glover élaborent le béton architectonique d’un infranchissable mur de son.
Simon McBride, le quatrième six-cordiste du groupe enregistre ici son deuxième album avec le Pourpre Mark IX. L’Irlandais se met clairement au service respectueux de ses vieux compères. On le sent compétent et consciencieux mais il est clair que Splat! n’est pas un album de guitariste même si certains soli volubiles, semés ici et là comme de bonnes graines gorgées de promesses, valent carrément le détour.
Splat! est définitivement l’album d’un claviériste. De génie. Absolu.
Plus encore que sur =1, Don Airey s’installe aux commandes de l’univers musical du Purple tardif. Il n’y a pas un titre où son talent fascinant n’est pas mis en avant. Passant allègrement de l’orgue Hammond vintage (un peu partout) au piano bastringue délirant ("Jessica’s Bra") avant de s’adonner aux meilleurs emprunts classiques (3), le bonhomme réussit le miracle de compiler tout le savoir-faire du classic-rock, comme si un chirurgien fou avait réussi le tour de force de greffer les mains de Ken Hensley, Gregg Giuffria, Jon Lord et Rick Wakeman aux extrémités d’une seule paire de bras animée par un cerveau humain unique.
Même vrai, tout dogme est idiot
Aussi adorable qu’il puisse être, Splat!, vingt-quatrième effort en studio, pèche en fait par ses jolies qualités. En resserrant le son et en dévouant (avec fidélité) son art à un passé au moins cinquantenaire, Deep Purple propose un opus à vocation "œcuménique". La performance est à ce point fidèle aux Saintes Écritures de Mark II que le groupe lui sacrifie son âme actuelle. Il manque cette fois une dimension "contemporaine" – que ce soit dans le son, dans la construction des titres ou dans les lyrics – pour donner à cet opus un cachet plus universel.
Ceux et celles qui ont pris la route aux États-Unis connaissent l’avertissement qui figure sur les tableaux de bord des voitures : "Les objets dans le rétroviseur peuvent paraître plus proches qu’ils ne le sont en réalité". A bien y regarder, les "grandes heures" sont plus lointaines que l’on ne peut croire et le "jeune" public rock cherche clairement autre chose qu’une nouvelle transcription des tables.
Splat! S’écoute d’un bout à l’autre sans déplaisir aucun et, même si (faute d’un recul suffisant) l’on ne peut pas vraiment parler de titres "classiques", il contient quelques pépites instantanées qui vont encore agiter quelques vieux bras à la peau parcheminée dans les fosses des salles de concert.
Brillantissime, l’artwork (en relief) épouse les allures minérales et figées d’un monde sans vie (4). Outre le fait que la pochette s’inspire génialement du concept titulaire, les illustrations intérieures se réfèrent avec humour à la revisite immodeste du Mont Rushmore sur In Rock.
Et, justement, il en faut une sacrée dose (d’humour) pour accepter le concept très fataliste selon lequel nous ne sommes tous et toutes que de gentilles petites mouches à merde (5) qui voletons çà et là dans l’attente du pare-brise qui nous sera fatal.
Quand vous conduisez, soyez prudents et roulez doucement, petits rockers ! Pensez à ceux qui survolent la départementale...
Sélection express
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement le puissant "Diablo" (avec Keith Urban en renfort à la guitare), le très lyrique "The Only Horse In Town", le joliment narratif "Guilt Trippin’", l’amusant "Jessica’s Bra" (6) et la plage titulaire.
(1) On dit, par exemple, d’un gaillard un peu abîmé par la vie : "Il a une tête comme un sprotchi bidon". Et ce n’est pas un compliment.
(2) Extrait de "Splat!".
(3) La cantate 147 (Que ma joie demeure) de Jean-Sébastien Bach est, par exemple, sublimement citée dans "My New Movie".
(4) Il reste néanmoins un peu de végétation (qui fleurit encore) pour entretenir l’espoir d’un futur…
(5) L’autre option joyeusement retenue par Ian Gillan est l’écrasement (en voiture ou à moto) contre un arbre au bord d’une route. C’est probablement la raison pour laquelle le petit vaisseau spatial (fatal) dans la vidéo de "Guilt Trippin ‘" adopte le profil d’une graine de platane.
(6) Le titre est forcément intriguant mais il repose sur une plaisanterie à la Gillan. L’intrigue se déroule en réalité au Jessica’s Bar mais il y a eu une "malencontreuse" inversion de lettres dans le deuxième mot de l’enseigne du bistroquet. On sait rire dans les maisons de repos !
Cette 163ème chronique pour AlbumRock est garantie sans nostalgie ajoutée. Elle a été tapée à deux doigts sur un clavier sans fil (tout neuf) qui permet à l’auteur d’entrer enfin dans l’ère de la modernité technologique.
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, mon épouse qui a sursauté en entendant Jean-Sébastien Bach et ma brave Gupette qui a déserté l’espace de travail pour aller bronzer sur la terrasse du jardin avec son os qui fait Pouêt.



















