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Critique d'album

Kiss


Revenge


(19/05/1992 - Mercury - - Genre : Hard / Métal)
Produit par

1- Unholy / 2- Take It Off / 3- Tough Love / 4- Spit / 5- God Gave Rock 'n' Roll to You II / 6- Domino / 7- Heart Of Chrome / 8- Thou Shalt Not / 9- Every Time I Look At You / 10- Paralyzed / 11- I Just Wanna / 12- Carr Jam 1981
Note de 3.5/5
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Note de 3.5/5 pour cet album
"Une mort anonyme est l’apanage des artistes discrets."
Daniel, le 28/07/2026
( mots)

(You’d better) die another day... 

Dimanche 29 novembre 1991. Manhattan. First Avenue. Hôpital Bellevue. Samuel Sam Cohen est brancardier dans l’établissement. Et il est bouleversé. Bouleversé au point que des larmes coulent sur ses joues. Ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il ne se souvient même pas avoir pleuré le jour où sa mère est morte...

Sam déteste travailler le dimanche. Mais ce dimanche-ci est vraiment le pourri de tous les dimanches pourris. Le corps qu’il conduit à la morgue en empruntant un long couloir désert lui semble léger. C’est souvent le cas pour les cancéreux au stade terminal. Patsy Brown, l’infirmière de garde, lui a dit que le gars était musicien. Dans un groupe de types maquillés. Ou quelque chose comme ça.

Paul Charles Caravello, 41 ans. C’est le nom qui figure en lettres capitales sur la fiche en carton posée sur le linceul. 

Mais Samuel n’en a absolument rien à cirer de ce bonhomme qu’il ne connaît pas. Ce n’est pas pour lui qu’il chiale. Non. Samuel chiale parce que son chanteur préféré vient de rendre l’âme à l’autre bout du monde. Quelque part en Suisse. Et lui c’était – et ce sera toujours ! – un musicien. Un musicien exceptionnel ! Unique ! 

Putain, Freddie Mercury ne chantera plus jamais ! 

45 ans. Ce n’est pas un âge pour clamser, ça. 

41 ans non plus. D’accord. Mais c’est pas la même chose. Parce que personne ne sait qui est ce Caravello sur le brancard.

Personne...

Time For Revenge

Pour Eric Carr – The Fox – les aiguilles des horloges ont toujours tourné à l’envers. Son premier album avec Kiss – Music From "The Elder" (1981) – figure parmi les plus impopulaires du groupe.

Ensuite, il y a eu la lente déliquescence des eighties. Un Simmons parti jouer les acteurs de série Z. Un Stanley qui s’égare à suivre des modes futiles. Des albums enregistrés sans producteur et en mode économique puis des tournées devant des audiences de plus en plus clairsemées.

Après une interminable traversée du désert, les étoiles semblent enfin s’aligner. Les producteurs du film Les Folles Aventures de Bill et Ted de Pete Hewitt persuadent Kiss d’enregistrer une cover de "God Gave Rock’n’Roll To You" de Rod Argent pour la bande originale de leur film. 

La production du single est confiée à Bob Ezrin, si fait que, au début du mois de février 1991, Gene Simmons rallie le studio Ocean Way Recording à Hollywood avec des pieds de plomb. 

Demon a, comme on le sait, la rancune tenace et il impute encore à Ezrin l’échec traumatisant de Music From "The Elder".

Mais, après dix années de bouderie, les deux hommes finissent par faire table rase du passé en réécrivant ensemble les lyrics du nouveau titre. 

Souffrant d’un rarissime cancer du cœur dont il espère encore guérir, Eric Carr est physiquement incapable d’enregistrer la partie de batterie. Il devra se contenter de poser sa voix sur la partie a capella du titre avant de rentrer à New-York pour subir de nouveaux examens médicaux. 

Il est remplacé au pied levé par Eric Doyle Mensinger – alias Eric Singer – , un mercenaire des scènes et des studios qui a déjà joué avec Lita Ford, Black Sabbath, Gary Moore et… Olivia Newton-John (1).

"God Gave Rock’n’Roll To You II" est un succès aussi énorme qu’inattendu. Pour supporter le single, le groupe se réunit en juillet à Los Angeles afin de tourner un clip vidéo. Accablé par la maladie, les opérations répétées et les traitements, Eric Carr doit longuement négocier avec ses médecins pour rejoindre le groupe sur le tournage. Le voyage en avion est un calvaire. Le batteur dissimule sa calvitie, conséquence des séances de chimiothérapie, sous une énorme perruque. 

Et c’est déjà un mort-vivant au visage souvent figé qui s’expose brièvement devant les caméras. 

Pour qui sait y lire, le clip est révélateur. Il est truffé d’images d’archives nostalgiques montrant un Kiss masqué au faîte de sa gloire. Le Kiss nouveau contemporain a, pour sa part, troqué ses Spandex Barbie fluo et ses foulards nunuches contre du cuir clouté bien noir. Mais, le masque emblématique du Starchild qui orne les bottes du chanteur a pris la forme d’une tête de mort, signe tangible du fait que Paul Stanley reste farouchement opposé au retour du maquillage kabuki.

Dans les coulisses du tournage, tandis qu’Eric Carr reprend la route vers l’hôpital new-yorkais où il finira ses jours, Stanley et Simmons décident de profiter de la dynamique nouvelle qui les anime pour enregistrer un album complet avec Bob Ezrin. 

Now it’s time for… Revenge !

L’artwork de Hugh Syme (également responsable d’une kyrielles de pochettes pour Dream Theater ou Rush) sent la mise en garde : une carlingue, frappée du logo du groupe et du titre de l’album en rouge sang dégoulinant, est déchiquetée par quelques impacts de (très) gros calibre. Au verso, les quatre musiciens, appuyés sur un mur noir et vêtus de cuir de la même (absence de) couleur, toisent l’objectif en adoptant une pose de défi. Du style "Viens-y voir que je te montre mon surin !"

Tout foufou à l’idée de se réinvestir dans le projet Kiss, Gene Simmons s’obstine à contacter Bob Dylan (?) pour lui demander de co-écrire un titre. A l’issue d’interminables négociations, il parvient enfin à croiser le barde à qui il présente une demo enregistrée avec Tommy Thayer à la guitare. Le Zimm écoute en silence puis hausse les épaules et se contente d’un bref "Ecris les paroles toi-même !". Cette sentence met brutalement fin à ce qui aurait pu être la collaboration la plus "contre nature" de l’histoire du rock (2).

Ce ne sera pas la seule bizarrerie de Revenge. En effet, Vinnie Vincent (que l’on avait oublié depuis ses frasques en 1984) revient pointer le bout de son vilain nez en jurant ses grands Dieux qu’il va faire amende honorable. Demon est ravi de retrouver un six-cordiste plus comique que l’austère Bruce Kullick. Starchild est nettement moins heureux. 

Après avoir collaboré à la préparation de trois titres, le guitariste retombera dans ses pires travers, ce qui lui vaudra de se faire une fois encore éjecter sans préavis. Pour toujours, cette fois…

Unmasked

Enregistré par un quatuor inédit avec Eric Singer aux drums et emmené par le tubesque "God Gave Rock’n’Roll To You II", Revenge est assurément le meilleur album "démasqué" de Kiss.

Gene Simmons a retrouvé sa plume et sa hargne. L’introductif "Unholy" est une puissante bombe à fragmentation à la structure très "contemporaine". Et "Domino", fort atypique, est un autre excellent titre, même s’il n’est en fait qu’une habile combinaison du riff d’origine de "Deuce" avec des bribes de "Nasty Nasty" que Demon avait co-composé pour Black ‘n Blue, le groupe de Tommy Thayer.

En collaboration avec Bob Ezrin, Paul Stanley propose son inévitable ballade de commande avec "Every Time I Look At You". Et il s’agit vraiment d’un excellent cru.

La plupart des autres titres tirent – sans plus – leur épingle du jeu sans s’avérer transcendants mais ils se laissent tous écouter car l’opus est homogène et d’une qualité  très supérieure à ce qui a été produit durant les eighties. 

Bob Ezrin appose sa patte sur tout l’opus en multipliant les astuces de production et les ponts (sur "Take It Off", par exemple) qui enrichissent la structure basique des compositions. Et Bruce Kullick, à son meilleur absolu, éclabousse chaque titre de son talent. Déchaîné sur "Split", il parvient même à intercaler – avec une rare pertinence – une surprenante citation du "Star-Spangled Banner". 

Eric Singer, professionnel jusqu’au bout des ongles, se la joue de bout en bout "à la Eric Carr" en proposant un drumming puissant et d’une précision clinique. 

Et, en dépit de ses lyrics assez idiots, "I Just Wanna" est une excellente plage conclusive qui renoue avec le passé « rock’n’roll » et festif du groupe.

En bonus, l’album comporte un titre en hommage au batteur décédé. Enregistré dix années plus tôt, "Carr Jam 1981" est un bœuf entre Ace Frehley (qui recyclera son riff plus tard sur un album solo) et le jeune batteur. A entendre ce qu’il improvise, on comprend rétrospectivement pourquoi le groupe l’avait adoubé dans la minute qui a suivi.

Teen Spirit

Revenge va prendre de court le public qui avait pris l’habitude de délaisser les sorties du groupe. Mais l’album devra se contenter d’un disque d’or, bien loin du platine et des lustres d’antan… 

Et MTV, passage obligé du succès, va même bouder les vidéos du groupe (3). 

C’est que le monde est passé au grunge. Pour toujours. Enfin, pour au moins deux ou trois saisons… 

Nirvana, Pearl Jam et Alice In Chain imposent les jeans troués, les cheveux gras, le déodorant parfum fraise de supermarché et les chemises à carreaux des trappeurs canadiens. La mode nouvelle ringardise le cuir noir et expédie aussitôt les vieux métallos à perruques d’antan dans les oubliettes de l’histoire.  

Mauvaise pioche…

Sur ce, Paul Stanley se dit qu’il serait peut-être heureux d’encore changer de cap. 

Radicalement...

Mais pour aller où ?

Ça, garçons et garçonnes, c’est une autre histoire !

Sélection

Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "God Gave Rock’n’Roll To You II", "Unholy", "Domino", "Every Time I Look At You" et "I Just Wanna". 


(1)  Vêtu d’un magnifique top à carreaux, Eric Singer figure dans le clip "Culture Shock" (1985) de la jolie Olivia (dont on taira le nom du coiffeur et de la styliste).

(2) Gene Simmons casera le titre "Waiting For The Morning Light" sur son épouvantable mais bien nommé Asshole (2004).

(3) Et c’est dommage parce qu’elles sont plutôt chouettes. Sur "Domino", Gene Simmons parvient même à démontrer qu’il peut être un acteur passable quand il interprète un rôle simple – le sien – dans un road trip halluciné qui vaut son pesant de cacahuètes. Le tournage a été dirigé par Paul Rachman qui connaîtra la gloire en 2006 avec le rockumentaire American Hardcore.

Cette 166ème chronique pour AlbumRock a été rédigée par 34,2 degrés à l’ombre, soit 93,56 degrés Fahrenheit. On approche petit à petit de la chaleur de l’Enfer (445 degrés)...

Je dédie ces lignes aux facteurs et factrices des Postes, souvent porteurs ou porteuses de factures mais parfois aussi messagers ou messagères d’un peu d’espoir pour qui sait attendre.

Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et ma brave Gupette qui a levé (pacifiquement) une coterie de chevreuils dans la forêt ce matin même.


 

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