
Leprous
Tall Poppy Syndrome
Produit par Jonas Kjellgren
1- Passing / 2- Phantom Pain / 3- Dare You / 4- Fate / 5- He Will Kill Again / 6- Not Even A Name / 7- Tall Poppy Syndrome / 8- White


Il est assez inconcevable de se dire qu’une musique aussi sophistiquée et inclassable que celle de Leprous puisse trouver sa genèse dans un groupe formé au lycée, tant celle-ci semble provenir de la convergence de multiples influences mûrement digérées au fil d’expériences diverses, mais aussi d’une irrépressible volonté de s’extirper des sentiers battus. L’aventure débute en effet en 2001 avec Einar Solberg (chant, claviers) et Tor Oddmund Suhrke (guitare), alors adolescents. Après plusieurs remaniements d’effectif et deux démos affichant déjà une certaine ambition* de composition, le combo norvégien s’attelle dès 2008 à la conception de son premier véritable album, avec la ferme intention de marquer les esprits et de ne surtout pas jouer dans la demi-mesure. Le résultat s’appelle Tall Poppy Syndrome, une œuvre exigeante, singulière et sans concession.
Il est clair que ceux qui ont découvert nos lépreux scandinaves à travers la pop habitée de Malina ou de Pitfalls risquent de se prendre une sacrée mandale dès les premiers tours de piste. Aussi remuante soit l’entrée en matière, nous ne saurions toutefois que vous conseiller d’insister pour apprivoiser la bête, quitte à découvrir l’album par sections et à y revenir plus tard. Non pas que le disque soit hermétique - ni même rebutant pour les oreilles les plus sensibles -, mais nous avons affaire à un objet particulièrement dense, avec des morceaux gravitant autour des huit minutes et explorant un nombre conséquent de voies mélodiques, au point de rendre l’écoute intégrale quelque peu éreintante (mais non moins passionnante).
Car au-delà de l’incroyable maîtrise - technique comme mélodique - dont fait déjà preuve le groupe, la musique de Leprous brille avant tout par sa pertinence. Elle parvient à trouver un équilibre rare, presque antinomique, entre fougue et maturité, tout en bousculant les codes du metal et du progressif au sens large. L’approche est résolument avant-gardiste, mais jamais déconnectée du réel, et surtout sans tomber dans une vision pompeuse ou élitiste de la musique : Leprous veille à conserver une certaine accessibilité, même au cœur de ses passages les plus alambiqués. Là où certaines formations associent tout et son contraire pour se donner une image singulière (coucou Sleep Token), Leprous parvient à proposer une formule cohérente, capable de revêtir de multiples visages sans jamais perdre son identité. "Passing" illustre parfaitement cette démarche, avec son intensité vacillante, ses virevoltes rythmiques et ses brusques changements de tonalité, offrant au passage de troublantes similitudes avec le premier opus de Haken, paru un an plus tard.
Tout aussi généreux en contenu, le reste de Tall Poppy Syndrome nous propulse de folie en folie, entre excentricité à la grandiloquence assumée, élégance instrumentale d’une richesse épatante et embardées furieuses aux frontières du black metal. Il n’est pas rare de ressentir des émotions pour le moins ambivalentes au sein d’un même morceau, à l’image d’un "Phantom Pain" jusqu’au-boutiste, qui instaure d’abord un cadre dépouillé et mélancolique avant de bifurquer vers quelque chose de bien plus déjanté, avec un refrain guerrier et légèrement dissonant. On trouve également, plus loin, des sections davantage tournées vers l’électronique, qui deviendront par la suite l’une des marques de fabrique du groupe, mais aussi quelques breaks jazzy particulièrement bienvenus, tant ils permettent à l’auditeur de reprendre son souffle au milieu de ce déluge de propositions.
Forcément, une telle abondance n’est pas à la portée de n’importe qui. Et force est de constater que, dès 2009, les Norvégiens font étalage d’un sacré arsenal technique : entre les missiles balancés par la section rythmique, les assauts des guitares aux élans heavy et, surtout, un Einar Solberg déchaîné, le groupe ne laisse guère de répit. S’il n’a pas encore dévoilé toute l’étendue de son organe vocal - notamment dans les registres aigus qu’il explorera davantage par la suite -, le chanteur nous offre déjà un sacré numéro d’équilibriste, jonglant avec une aisance confondante entre chant clair, saturation et growl. Une palette vocale qui renforce encore le caractère imprévisible et théâtral de la musique proposée.
À l’arrivée, Tall Poppy Syndrome est un album aussi fascinant qu’éreintant, tant il déploie d’énergie pour s’affranchir de toute limite stylistique. Mais n’est-ce finalement pas ce que l’on attend d’un premier opus ? Cette touche de folie salvatrice, qui donne naissance à une œuvre d’autant plus appréciable qu’elle ne cherche jamais à jouer la sécurité - quitte à sombrer dans certains excès. Faisant ses armes sur scène aux côtés d’Ihsahn, empereur du black metal - et accessoirement beau-frère d’Einar Solberg -, Leprous restera longtemps associé à étiquette "metal extrême" quelque peu réductrice au vu des infinies possibilités déployées dès ce premier album.
* Les plus curieux pourront également jeter une oreille à la démo Aeolia (2006), disponible sur YouTube, qui, malgré des moyens encore limités, déploie sur plus d’une heure un étonnant patchwork musical à la croisée du heavy metal, black metal et musique classique.
A écouter : "Passing", "White"





















