
The Rolling Stones
Foreign Tongues
Produit par Andrew Watt


Le rock, si futile et vital
Ça fait au moins quarante-cinq ans que j’entends les connaisseurs qui hantent les salons mondains s’exclamer "Mais à quoi ça sert, ce disque ?"
Il en va de même à chaque sortie d’un nouvel album de The Rolling Stones.
Foreign Tongues est le vingt-cinquième album studio original des Anglais. Il succède au largement platiné Hackney Diamonds (2023).
Oui, mais… A quoi ça sert, ce disque ?
Réfléchissons un peu...
Minute Gonzo
J’ai déjà raconté ce qui suit par ailleurs (1) : The Rolling Stones ont été absolument déterminants dans mon existence. Je vivais isolé dans mon bled et ce sont quelques initiés parmi les "grands" croisés à l’école de la ville qui m’ont branché sur le quintet. Je n’entendais rien au rock (interdit à la maison), rien aux guitares électriques, rien à la langue anglaise. Alors, j’ai appris. Sur le tas.
Ça a commencé par Bill Haley. Puis The Rolling Stones qui m’ont conduit du rock’n’roll des origines jusqu’aux seventies en passant par le Brittish Boom, le flower power, l’âge psychédélique, l’été de l’amour, Altamont, ...
J’ai patiemment écouté tout ce que je pouvais écouter. Toujours chez les grands. Du moins ceux qui m’acceptaient et qui s’amusaient de mes questions. J’enviais leurs collections de disques.
Puis, à partir de 1973, j’ai pu acheter les trente-trois tours de mes héros dans une version "française" fort improbable et totalement apocryphe. Ça s’appelait L’Age d’Or des Rolling Stones. Chaque disque était publié sous une pochette différente de l’originale. Le gatefold contenait un chouette livret en français qui détaillait chronologiquement la carrière du groupe et abordait la signification des textes. C’était truffé d’imprécisions et très centré sur l’Hexagone mais ça m’a permis de structurer mon maigre savoir à toute allure.
J’avais alors un ami imaginaire secret. Il s’appelait Kîîîf. C’est comme ça que les « grands » prononçaient le prénom du guitariste. Quand j’avais le bourdon, Kîîîf jouait des notes électriques dans ma tête et la tristesse passait. Le remède fonctionne encore aujourd’hui. Il m’arrive encore d’entendre résonner les notes du solo déjanté de "Sympathy For The Devil". Et Kîîîf continue de soigner mon âme quand elle se chope des bleus (ou des blues).
J’avais aussi un unique t-shirt rock qui avait échappé à la censure de la Propagandastaffel. Avec la tête de Mick Jagger. Je priais pour ne plus grandir afin de pouvoir le porter éternellement. Et je suis resté plutôt petit. Mais j’ai perdu le t-shirt...
Kîîîf et Mick. Ce sont mes deux potes d’enfance.
Alors, quand un couillon me demande à quoi sert un nouvel album des Stones, j’ai juste envie de lui répondre : "A rien, si ce n’est à inciter les couillons à poser des questions de couillons !"
Sire, donnez-moi trente jours et un enregistreur...
Les quatorze titres de Foreign Tongues ont été mis en boîte en un mois, dans un étrange sentiment d’urgence sous l’oreille très avisée du génial Andrew Watt qui s’est spécialisé dans l’accompagnement des rockers en fin de vie.
L’horrible artwork (sous-titré Trinity mais rebaptisé Le type moche) est l’œuvre de Nathaniel Mary Quint. L’artiste black chicagoan contemporain pratique les collages exubérants et a assemblé ici les trombines de Mick, Keith et Ronnie. Les couleurs retenues pour le fond – le rose et le jaune – rappellent étrangement les codes de la pochette de l’unique album studio des Sex Pistols (album qui fête ses cinquante ans en 2026).
Tout le monde a déjà entendu les singles avant-coureurs qui ont été bombardés sur tous les canaux de communication : le très stonien et très roots "Rough And Twisted" (originellement proposé sous le vieux nom de code de Cockroaches), le tube instantané et un peu putassier "In The Stars" et la magnifique pirouette discoïde à voix de fausset "Jealous Lover".
Les trois titres déboulent, dans cet ordre, en début de disque et cette triplette infernale fait déjà mon été 2026.
Le reste est par conséquent du pur bonus.
On sait bien évidemment que The Rolling Stones utilisent les mêmes vieilles recettes pour nous servir des plats désormais "signatures" qui font écho à leur passé dans ce qu’il a de meilleur.
Mais, quand on est en appétit, reproche-t-on jamais à un maître-queux de décliner le menu que l’on aime par-dessus tout ? Même si on a déjà cent fois rendu grâce à cette purée dont la contenance en beurre invite les diététiciens au suicide.
Et Andrew Watts fait son Joël Robuchon en appliquant son enseignement à la lettre : "Le meilleur est le plus simple !"
Alors, le menu est forcément copieux...
L’album contient deux covers. En clôture, il y a cette version acoustique et dépouillée du "Beautiful Delilah" de Chuck Berry, interprétée par le duo Jagger-Richards. Ça ressemble à une pochade mais c’est un bel hommage au pionnier des pionniers.
Puis il y a le sublime "You Know I’m No Good" de Amy Whinehouse… On sait que Mick Jagger est un communicant de première et qu’il sacrifie souvent ses propres vérités sur l’autel de la punchline. Quand il a déclaré que "La mort d’Amy, c’était comme dire une fois encore au revoir à Billie Holiday", j’ai sincèrement craint le pire. Et pourtant la reprise stonienne du titre est extraordinairement respectueuse même si elle ne fait qu’effleurer le pathos de la version originale.
Finalement, c’est Amy Whinehouse qui est l’invitée la plus "présente" sur Foreign Tongues. Un sacré privilège. Posthume.
Car il y a ici une kyrielle d’autres invités people (et vivants), même si aucun featuring n’impose réellement sa patte sur un titre comme l’avait fait la transcendante Lady Gaga sur Hackney Diamonds. De Sir Paul McCartney à Stevie Winwood, en passant par Robert Smith (qui se demande encore ce qu’il fout dans cette galère), Chad Smith, Benmont Tench ou Bruno Mars, tout le monde se fond – avec humilité, respect et dévotion – dans l’incunable décor sonore stonien.
Il y a aussi le petit jeu "Déterrons les cadavres avec Oncle Fétide", coutumier de la Famille Addams, avec le dispensable "Hit Me In The Head", un "hommage" à Charlie Watts où l’on entend un drumming du batteur des origines. Ca pue le fond de tiroir et le procédé continue de m’exaspérer, malgré l’immense respect que je dois à Charlie !
L’ensemble reste foncièrement "gamin" et même "pourri sale gosse". C’est proprement inouï quand on sait l’âge des protagonistes. Il faut écouter, par exemple, le puissant "Side Effects", le rock plus convenu de "Never Wanna Lose You" (avec une ligne de basse sidérante de Darryl Jones) et "Mister Charm", une grenade dégoupillée adressée à ce crétin d’Elon Musk.
Ca sent l’enregistrement quasi live ; ça sue l’adrénaline et ça pue la provocation et la haine. Du rock pur. Du rock sans âge. Du rock qui fait du bien.
Et puis, il y a le bien nommé "Divine Intervention" avec un Robert Smith à ce point déchaîné à la guitare qu’il en sort dépouillé de son lipstick rouge passion et son mascara charbon noir.
Fidèle à la tradition, il y a évidemment un titre chanté par Keith Richards (l’apaisé "Some Of Us" avec son refrain imparable), un mid-tempo funky, pour partie en spoken words ("Covered In You") et une ballade country assez classique – "Ringing Hollow" –, une lettre de rupture adressée à la Statue de la Liberté qui s’est faite bien moche depuis qu’elle doit partager la couche d’un potentat imbécile et violent.
Et cette rupture avec les USA est truffée de regrets énamourés :
Eh bien, j'étais fou amoureux de toi
Bien avant qu'on se rencontre
J'ai vu tous tes films
J'ai fumé tes cigarettes
J'ai roulé sur tes routes
Jusqu'au sommet de la montagne
J'ai dépensé tout mon pognon
À glisser des pièces dans ton vieux juke-box
Enfin, les vieux rockers au cœur de beurre (comme moi) fondront en découvrant "Back In Your Life" avec ce très long solo (improvisé et complètement allumé) de Ron Wood dédié à la mémoire de Brian Wilson.
Inimaginable
Ceux qui pensaient que Hackney Diamonds bouclait la boucle (et, à mon corps défendant, j’en ai fait partie) en sont pour leurs frais. Il était inimaginable que The Rolling Stones puissent concevoir et ficeler deux albums importants en moins de trois ans. Ce n’était plus arrivé depuis… 1986.
Ils l’ont fait. Et il faut vraiment rendre grâce à Andrew Watt qui a ranimé ce formidable feu sacré chez The Rolling Stones, comme il l’a déjà fait cette année pour Sir Paul McCartney.
En 2026, ces foutus vieux types sont à leur meilleur. A leur fin mais à leur meilleur.
Et s’il reste l’un ou l’autre couillon à me lire jusqu’ici, je vais enfin répondre à la question qui fâche : un nouveau disque des Stones sert bêtement à me rendre heureux !
Et celui-ci fait le job. Mieux encore que son prédécesseur.
To be continued...
Sélection
S’ils ont comme déjà précisé ci-avant, un cœur de beurre, les petits rockers pressés écouteront prioritairement "Back In Your Life". Les autres plongeront sur les trois singles avant d’enchaîner sur "Ringing Hollow".
Quant aux couillons, ils éviteront d’encore poser des questions. Ce qui nous fera des vacances bien méritées...
(1) J’adore radoter. La différence entre l’âge et la sénilité est que le rocker âgé sait qu’il radote tandis que le rocker sénile ignore qu’il radote. Je vous préviendrai quand je changerai de catégorie. Si je m’en souviens. Si je me souviens de quoi, déjà ?
Cette 164ème chronique pour AlbumRock est garantie sans empathie pour les couillons. Elle a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines et chenues sur un clavier sans fil fabriqué à vil prix en Chine.
Je dédie avec une vive émotion ces lignes à Anne-Marie Duhin qui a choisi de quitter notre monde tandis que je rédigeais cette chronique. Je sais que tu reposeras en paix, Miss ! Parce que c’est écrit dans les étoiles et que c’est notre destin... C'est Mick qui l'a dit alors c'est vrai !
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage patiemment ma vie et ma brave Gupette qui vient d’étrenner un nouveau panier plus confortable et mieux adapté à sa morphologie et à son contingent de puces d'été.



















