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Critique d'album

Machiavel


Jester


(00/00/1977 - - Rock progressif - Genre : Rock)
Produit par

1- Wisdom / 2- Sparkling Jaw / 3- Moments / 4- In The Reign Of Queen Pollution / 5- The Jester / 6- Mr. Street Fair / 7- Rock, Sea and Tree
Note de /5
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Note de 3.5/5 pour cet album
"J’ai rêvé qu’un disque enregistré en Belgique devienne un hit au Japon - Piero Kenroll "
Daniel, le 26/09/2022
( mots)

Calendrier Belgique francophone : an 45 après Jester


Calendrier reste du Monde : an 2022 après J-C


Est-ce que l’eurock (1) est une génération spontanée ou est-ce que le style a été porté sur les fonts baptismaux par une secte mystérieuse qui en aurait rédigé les tables ?


C’est que les codes de cette discipline étaient exigeants : chant en anglais (2), musique élaborée, textes improbables (3), claviers dominants, influences classiques, musiciens virtuoses, parties chantées et sections instrumentales distinctes, barbes fleuries, cheveux longs, public assis, fumigènes sur scène…


Le paradoxe du mouvement est qu’il adorait se faire détester (ou détestait se faire adorer) en proposant une musique complexe et sans concession. Il n’était pas imaginable de composer un titre court qui puisse sortir en single, alors que ce format restait un passage obligé du rock (4).


Toujours est-il qu’entre 1970 et l’avènement du punk (circa 1976-1977), tous les pays d’Europe occidentale ont rêvé de voir un de leurs groupes eurock "réussir". Depuis la Hongrie (Omega) jusqu’en Espagne (Triana), en passant par la France (5), l’Italie (PFM), l’Allemagne (Eloy), la Grèce (Aphrodite’s Child), les Pays-Bas (Kayak), la Norvège (Popol Ace), la Suisse (Tea), …


Et – forcément – la Belgique. La petite nation triangulaire n’avait jusqu’alors connu qu’un succès pop notoire : "Daydream" (1969) de Wallace Collection, un pastiche plus ou moins involontaire de "Let It Be".


Faute de compostions marquantes, d’argent, de firmes de disques, de structures fiables, de salles disponibles, de studios, de reconnaissance, de matériel ou de professionnalisme, l’eurock belge (6) a mis une éternité avant de naître vraiment. L’épiphanie a eu lieu en 1977, c’est-à-dire un fifrelin trop tard parce que les épingles à nourrice, les cheveux courts hirsutes, les Doc Martens et les crachats déferlaient déjà sur notre petit monde. Les horloges belges ne sonnent pas toujours à l’heure…


Malgré ce décalage "surréaliste", les petits rockers qui, depuis des années, creusaient en vain la même galerie de mine à la recherche d’une pépite d’or, ont accueilli Jester comme une incarnation du Graal absolu.


Rétroactes : fondé en 1974, Machiavel évolue en 1976, sous la forme d’un quatuor composé de Marc Ysaye (batterie, chant), Jean-Jacques Jack Roskam (guitare), Roland De Greef (basse) et Albert Space Letecheur (claviers). Le groupe sort un album éponyme qui rencontre ce que l’on appelle un succès d’estime. Dans la foulée, le guitariste quitte le navire. Il sera remplacé par Jean-Paul Devaux, un six-cordiste aux allures hendrixiennes.  


Premier prix de conservatoire, Space Letecheur (1952 – 2004) est le seul de la troupe à connaître la musique au sens académique du terme ; il mène son petit monde d’autodidactes à la baguette (évidemment) et compose l’essentiel des titres.


Sur scène, Machiavel entend proposer sur scène un spectacle théâtral, ce qui est assez complexe avec des musiciens concentrés sur leurs instruments et un chanteur caserné derrière sa batterie. Mario Guccio (1954 – 2018), issu également d’un milieu académique, est alors recruté par le biais d’une petite annonce pour tenir le micro et occuper le devant de la scène. Le groupe prend sa forme classique et retourne aussitôt en studio.


Publié par Harvest, le label d’EMI réservé au rock progressif, Jester débarque dans nos rayons à la mi-1977 sous une luxueuse pochette ouvrante, réalisée par un étonnant professeur de dessin bruxellois, Marcel Van Den Borre (alias Celle). Si le dessin rétrofuturiste de couverture reste sage (quoique très intriguant), la grande fresque intérieure du gatefold est d’un érotisme à la fois glacé et sulfureux.


Tous les petits chevelus se ruent immédiatement chez leurs disquaires pour acheter ce que le "rock belge" va leur offrir de meilleur. Rien à voir avec la belgitude (7) ; d’ordinaire en effet, les amateurs se montraient plus souvent sarcastiques que chauvins à l’égard des productions régionales. L’album est simplement bluffant ! Jester sera certifié or (10.000 exemplaires vendus) malgré l’absence de single (8).


Très logiquement, l’opus présente les mêmes qualités et les mêmes défauts que les albums publiés par les autres groupes européens qui naviguaient dans le même courant musical.


Produit avec un soin et emphase par le groupe, assisté d’un jeune technicien du son nommé Erwin Vervaeke, Jester sonne parfaitement (à des années-lumière des productions artisanales). Les rockers n’en croient pas leurs oreilles décollées. Bien entendu, quelques sons (comme le traitement électronique de certaines percussions), jugés "expérimentaux" en ces temps anciens, sont aujourd’hui datés. Mais on ne juge pas le passé à l’aune du présent.


La musique de Machiavel, complexe et sophistiquée, alterne les moments protoclassiques et les pulsions binaires du rock ; elle puise ses racines dans le répertoire des maîtres à penser anglais (Genesis, Pink Floyd, Supertramp ou Yes). Rudement drillés par Albert Letecheur, les musiciens et leur chanteur font tous preuve d’une maîtrise technique qui, aujourd’hui encore inspire le respect.


Les thèmes abordés sont évidemment des classiques du style. Il est objectivement difficile d’isoler l’un ou l’autre des sept titres parce que l’ensemble, sans tomber dans le piège du concept, forme un tout cohérent, divisé en deux actes obligés (la face A et la face B du 33 tours).


L’ambiance générale est assez sombre, parfois introspective ("Wisdom") voire pessimiste (le très théâtral "In the Reign Of Queen Pollution" ou la plage titulaire "Jester"). Après un clin d’œil appuyé à Genesis (période Gabriel), la seconde partie de "Moments" apporte un peu d’heureuse légèreté à l’ensemble ("La musique poursuit son cours comme la rivière rejoint l’océan...").


Le point le plus faible reste évidemment la langue anglaise réinventée au gré d’une syntaxe et d’une prononciation "alternatives" qui font grimacer les anglo-saxons. En 1977, nos jeunes tympans, formés dès 1960 au yaourt de "Kili Watch", n’étaient pas en mesure de percevoir toutes ces nuances "dialectales".


Pour sa part, le vaisseau Machiavel était en route pour une très longue croisière qui se poursuit aujourd’hui encore (nouvel album, nouvelle tournée en 2023) malgré tant d’orages, d’écueils et d’embruns… Comme l’écrivait l’autre Machiavel (Nicolas) : "Le hasard gouverne un peu plus de la moitié et nous dirigeons le reste…". 


 


Un immense merci à Marc Ysaye (toujours fidèle à son poste de batteur) qui a accepté


de lire la présente chronique et d’y apporter ses corrections et ses commentaires !


 


(1) Eurock est le nom savant que les mondes anciens (années soixante-dix) donnaient au rock progressif pratiqué sur le continent européen.


(2) Ce qui est un choix étonnant lorsque l’on observe que la plupart des groupes (comme l’essentiel de leur public) ne comprennent ni ne maîtrisent cette langue.


(3) Traumatisés à vie par les versifications de Peter John Sinfield, la plupart des auteurs pratiquaient une poésie cryptée où se bousculaient pêlemêle les divinités anciennes (avec une prédilection statistique pour Neptune / Poséidon), les rois et reines imaginaires, les bouffons tristes, les ménestrels, les magiciens (gentils ou méchants), les dames du lac, les chevaliers, les considérations écologiques dystopiques, les arbres qui parlent, le mal de vivre romantique…


(4) Economiquement, le single était le moyen le plus "abordable" de collectionner le rock. Il coûtait alors 1,50 € (la baguette valait 0,20 €). Par contre, il fallait dépenser 8,50 € pour un album. En guise de comparaison, je recevais 12,50 € d’argent de poche par semaine en 1977.


(5) Je ne peux que vous inviter à lire Rock progressif français, une histoire discographique, publié en 2020 par notre Grand Timonier François aux éditions Camion Blanc. Ceci n’est pas un placement de produit.


(6) Pour simplifier mais sans caricaturer, la Belgique est culturellement scindée en deux régions (la Wallonie et la Flandre) qui sont imperméables l’une à l’autre. Pour un artiste francophone, il est quasiment illusoire d’espérer vendre un disque en Flandre. Et l’inverse est également vrai.


(7) "Belgitude" ne désigne pas une forme de chauvinisme mais plutôt une interrogation sur l’identité culturelle du pays. Le terme, imaginé par Jacques Brel est un dérivé (bourré d’autodérision) de la "négritude" définie par l’académicien Léopold Sédar Senghor.


(8) A la demande d’EMI (et contre l’avis du groupe), l’album suivant comportera un titre plus "commercial" (le remarquable "Rope Dancer") qui permettra à Machiavel de tutoyer les charts généralistes.


(9) Le titre emblématique de nos Cousins nationaux ! Certains d’entre nous pensaient vraiment que le texte était rédigé en anglais.

Commentaires
FrancoisAR, le 04/10/2022 à 10:40
Une gloire pour la Belgique que ce groupe progressif. Et merci pour la promo ;)