
David Bowie
Tonight
Produit par David Bowie, Derek Bramble, Hugh Padgham
1- Loving The Alien / 2- Don't Look Down / 3- God Only Knows / 4- Tonight / 5- Neighbourhood Threat / 6- Blue Jean / 7- Tumble And Twirl / 8- I Keep Forgettin' / 9- Dancing With The Big Boys


Revivrons-nous un jour une période comme les années 1980 ? Une décennie musicale aussi vénérée que détestée, durant laquelle l’industrie a pu pousser le calibrage à l’extrême et commettre quelques-uns de ses pires crimes sonores, à commencer par l’omniprésente boîte à rythmes associée à cet insupportable effet de "gated reverb"*. Si le débat est loin d’être clos - notamment à cause d’énergumènes comme l’auteur de ces lignes, qui n’entend pas renoncer à son éternelle mauvaise foi sur le sujet -, difficile de ne pas faire le parallèle avec les groupes de rock les plus prestigieux des seventies, qui ont eu toutes les peines du monde à traverser la décennie suivante. Nombre d’entre eux ont tenté de se réinventer, quitte à se renier, pour le pire, voire pour l’encore plus pire, même si quelques exceptions méritent d’être saluées (Rush, Judas Priest, Thin Lizzy, Motörhead…).
Le cas de David Bowie est d’autant plus paradoxal qu’il serait difficile de parler de traversée du désert : les années 1980 contiennent son plus grand succès commercial, Let’s Dance, écoulé à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde. Impossible, pour autant, de masquer une approche parfois poussive et opportuniste, au cours d’une décennie qui ne verra paraître que quatre albums du chanteur, contre onze durant la précédente. Même avec toute la mauvaise foi du monde, Let’s Dance conserve une certaine saveur tout en présentant encore aujourd’hui une belle énergie. Difficile d’en dire autant de Tonight, album enregistré dans la précipitation, au lendemain de l’imposante tournée Serious Moonlight, couronnée de succès à travers le monde. Un disque réalisé sous la contrainte, aussi - car qui dit années 1980 dit pression des maisons de disques -,mais surtout animé par une envie dangereuse, sur le plan créatif : celle de plaire à son nouveau public.
Le résultat est un disque peu inspiré, dépourvu de véritable cohérence, qui recycle davantage qu’il ne crée : cinq titres sur neuf sont des reprises. Bowie se contente ici essentiellement du chant, tout en retrouvant son ami Iggy Pop, avec lequel il signe deux morceaux, "Dancing with the Big Boys" et "Tumble and Twirl". Les musiciens sont quasiment les mêmes que sur Let’s Dance et, pour couronner le tout, Hugh Padgham, l’ingénieur du son associé à l’invention du fameux gated reverb*, est de la partie (pauvres fous). De quoi faire de Tonight un condensé presque caricatural de tous les poncifs des années 1980.
Car si l’introduction, "Loving the Alien", et le single "Blue Jean" s’avèrent plutôt convaincants - certes surproduits, mais ayant au moins le mérite de proposer quelque chose -, ils restent bien loin des meilleures compositions du Thin White Duke. Le reste relève au mieux de l’anecdotique. Les reprises issues du répertoire d’Iggy Pop sont particulièrement à côté de la plaque, à l’image de "Don’t Look Down", dont la relecture reggae semble forcée et s’intègre difficilement à l’ensemble. On se demande d’ailleurs ce que Tina Turner, qui assure les chœurs sur "Tonight", est venue faire dans ce bourbier.
Finalement, c’est la reprise de "God Only Knows" des Beach Boys qui s’avère la plus intéressante dans sa démarche. Bowie semble réellement investi vocalement, même si son approche de crooner peine à convaincre et que les arrangements symphoniques sont bien loin d’égaler la subtilité de l’original.
Les deux titres composés avec Iggy ne se montrent guère plus emballants. Ils auraient pourtant pu apporter au disque un soupçon de folie, mais se retrouvent plombés par la lourdeur de la prod, qui étouffe toute velléité de spontanéité.
Tonight est donc à ranger dans le bas du panier d’une discographie qui, malgré ses hauts et ses bas, compte suffisamment de sommets pour rendre la chute d’autant plus regrettable (on vous laisse le soin d’attribuer la dernière place, Never Let Me Down, qui lui succède se révélant tout aussi insipide…). Son succès commercial, obtenu en partie grâce aux précommandes, ne suffit pas à masquer le fossé qui le sépare des incontournables de la pop de l'époque. Ce seizième album reste un pur produit de son temps, qui saura trouver grâce aux oreilles nostalgiques d’une décennie dont il incarne, à sa manière, les excès. Pour les autres, rendez-vous dans les années 90 qui, sans être franchement folichonnes, verront Bowie retrouver un peu plus de cohérence artistique.
A écouter : "Blue Jean", "Loving the Alien"
* D’après la légende, l’effet du « gated reverb » aurait été produit pour la première fois en 1979 par le producteur Steve Lillywhite et l'ingénieur du son Hugh Padgham alors qu’ils enregistraient la batterie de Phil Collins sur le troisième album solo de Peter Gabriel. L’effet sera ensuite utilisé dans bon nombre de productions pop et rock des années 80.




















