
Mastodon
Marrow Deep
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Il y a de quoi devenir fou quand on est hanté par la mort. Au moins autant que le protagoniste du Horla qui, étant harcelé par un spectre facétieux, assoiffé et (plus surprenant) lecteur, finit par sombrer dans la démence. Or, la Camarde poursuit de la sorte Mastodon, tant et si bien que sa discographie ressemble de plus en plus aux pages nécrologiques de la presse quotidienne régionale – une nécrographie, en somme. Alors que la mort du manager Nick John planait au-dessus de l’immense Hushed and Grim (2021), c’est désormais la perte du guitariste et chanteur Brent Hinds qui couvre d’un linceul Marrow Deep. En effet, le membre fondateur du combo est décédé dans un accident de moto en août 2025, en laissant derrière lui le goût amer de la séparation acrimonieuse : la rupture avec ses anciens camarades donna lieu à un drame qui fit la joie de la presse spécialisée et qui hélas, continue de faire couler de l’encre du fait de désaccords avec ses héritiers et du difficile établissement des responsabilités du divorce.
Mais là où le narrateur de la nouvelle de Maupassant sombre dans la folie jusqu’au suicide – comment pourrait-on venir à bout d’un fantôme autrement ? – Mastodon décide d’aller de l’avant, d’abord en recrutant le virtuose Nick Johnston, ensuite en composant un nouvel album auquel Hinds n’aurait pas participé ante mortem. Ainsi, le single "Floods of Triton" (2024) cosigné avec Lamb of God, sera son ultime participation à l’œuvre du groupe. Rideau.
Et qu’il s’agisse d’un enterrement ou d’une renaissance, il fallait des invités pour faire nombre à la célébration. En l’occurrence, nous croiserons Ben Koller de Converge ("Barbarians Blood"), Josh Homme des Queens of the Stone Age ("Snakes for Dinner"), Geezer Butler de Black Sabbath et Joe Duplantier de Gojira ("The Vanishing"), Neil Fallon de Clutch ("The Three Fates"), Randy Blythe de Lamb of God et Nate Newton de Converge ("A Vampire's Demeanor"). Du beau monde. En tout cas plus qu’à Ornans !
Ne tergiversons pas trop et rappelons l’enjeu derrière Marrow Deep : Mastodon devait prouver qu’il était capable d’exister et de briller sans Brent Hinds : en vérité, ce dernier était de moins en moins impliqué dans le travail de composition, mais le défis était grand vis-à-vis du public qui était attaché au guitariste et dont on connaît la tendance à incarner la figure des gate keepers (au moins pour les plus vociférants d’entre eux).
À cette fin, il semble que le groupe ait d’abord voulu rassurer sa base, notamment dans la première partie de Marrow Deep où s’exprime un propos radicalisé, presque en rupture avec la nature sombre et progressive d’Hushed and Grim. Non que les titres ne soient pas alambiqués – par bien des aspects, ils le sont – mais leur complexité est mêlée à une attaque assez agressive qui regarde vers le passé du groupe. Parfois même, nous serions tentés de dire qu’il s’agit de Mastodon à l’état pur : c’est ce qui ressort de l’écoute de titres comme "Poisonous Weapons", de l’épileptique "Your Ghost Again" et du serpenteux "Snakes for Dinner" dont une belle innovation provient d’un solo de claviers synthétiques. Ces deux derniers ont d’ailleurs été judicieusement choisis comme singles, c’est-à-dire pensés comme des avant-goûts réconfortants et familiers jusque dans l’équilibre entre les différentes voix (réduites au nombre de deux). Avec un sens plus poussé du contraste, il faudrait ajouter à cette liste l’écrasant et cérémoniel "Golden Spires", qui sait parfois se parer d’une ambiance tamisée tout comme l’extrême "A Vampire's Demeanor", qui atteint des sommets de fougue grâce à Randy Blythe notamment.
On trouvera aussi des échos à Blood Mountain (2006) dès l’incroyable "Barbarians Blood" (et son rapide clin d'œil à Rush), qui introduit magistralement l’album, puis sur "They're Coming for You" où la communion baroque de la guitare et du clavier, tantôt heavy-prog’ 70s, tantôt évanescent, brille autant que les plans complexes qui rappellent Opeth (un groupe qui vient aussi à l'esprit lors du solo de "Your Ghost Again"). Il s’agit indéniablement de deux titre forts de l’opus.
Mais Mastodon sait aussi se montrer plus tendre, notamment au cœur de l’album où s’enchaînent l’intense "Out Like a Lamb", qui propose des phases instrumentales majestueuses (aussi bien à la guitare qu’aux claviers), puis le touchant et lancinant "In the Ruins" pour lequel nous avouons avoir eu un immense coup de cœur – faut-il le justifier par le riff principal, le jeu de batterie plein de subtilité ou le chant habité ? Plus loin, l’introduction de "Moth and Bone" semble avoir été empruntée au Mahavishnu Orchestra, tout comme les arpèges et les élans électroniques évoqueront les travaux de Mariusz Duda. Une nouveauté très bienvenue dans le répertoire du combo.
Mais ce n’est pas la seule originalité de Marrow Deep : parmi les plus notables, citons la partie soliste très jazzy de "The Three Fates" ainsi que l’incantation récitée par la voix grave Neil Fallon sur un fond cosmique qui lui donne des airs de "Spacegrass" (Clutch, 1995). Bien sûr, impossible d’éluder "The Vanishing", sorte de "Planet Caravan" (jusque dans les effets à la voix) sauce Mastodon dans une interprétation très stoner ; la basse caverneuse de Geezer Butler vient même prêter main forte pour l’introduction, puis Joe Duplantier s’invite lors d’un long final plus émouvant encore que leur prestation au Back to the Beginning.
Il semble y avoir une certaine unanimité dans la réception de Marrow Deep vis-à-vis de laquelle nous de dépareillerons pas : ce huitième opus est un grand album, composé par un grand groupe à la discographie intouchable. Avec, comme sans, Brent Hinds.
À écouter : "Barbarians Blood", "In the Ruins", "They're Coming for You", "The Vanishing", "Out Like a Lamb", "Your Ghost Again"




















