
Interpol
This Mirror Weighs a Ton
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1- This Mirror Weighs A Ton / 2- See Out Loud / 3- Iron City / 4- Wounded Soldier / 5- Wings on Fire / 6- Ever The Actor / 7- So Rides The Reindeer / 8- Darling Thoughts / 9- Wake Up / 10- Enemy / 11- Bird and The Serpent / 12- Sudden


L’intro de "Evil" suffit à faire réagir, l’"Obstacle" qu’il soit au nombre de 1 ou de 2 est connu par beaucoup. Interpol fait partie de ces groupes qu’on ne présente plus. Parce que tout a sans doute déjà été dit, puisque le son et le style reconnaissables du groupe New-Yorkais parlent pour lui depuis l’album Turn on the Bright Lights (2002) jusqu’à en faire une formation prototypique, une formule qui s’est peu à peu mutée en (un genre) de modèle (d’un genre) post punk / cold wave.
Déjà porteurs de sept albums, qu’ont donc encore à prouver les américains, et à y gagner ? Ne seraient-ils pas pas rendus à un moment de leur carrière où ils auraient au contraire davantage à perdre ? Comment persister sans se nier alors qu’on barbotte dans le milieu depuis presque trente ans ? L’entreprise est d’autant plus risquée quand on connaît les jugements des réseaux sociaux, le décorticage rapide et souvent lapidaire des réactions "à chaud", ces mêmes vidéos qui n’existaient pas aux débuts du groupe. Il y a de quoi craindre ses propres ombres autant que celles affluant de l’extérieur. Mais Interpol n’a pas peur du noir.
Se décider à travailler autrement et donc avec un autre entourage professionnel a constitué le point de départ du renouvellement. Longtemps entouré par Matador, Interpol a rejoint Partisan Records, puis Andrew Wyatt (notamment à l’origine du titre "Shallow" dans A Star Is Born). Loin de vouloir se faire et se voir travestir par un producteur qui l'aurait vaguement cerné, le groupe est venu chercher un ami de longue date prêt à le guider avec attention vers de nouvelles propositions, et ce dans un lieu bien familier: New York. Banks et sa clique ont voulu sortir de leur zone de confort en la rejoignant le temps d’un enregistrement, ce qui n’était pas arrivé depuis El Pintor il y a douze ans. Ajoutons aux mises à jour l’entrée d’un nouveau bassiste et l’ordinarisation des claviers, et nous obtenons la (sainte) nouvelle équation interpolienne qui compte désormais cinq éléments fondamentaux.
Il est en tout cas certain que l’atmosphère gluante de la ville, loin de parasiter l’album, vient l’élever et mêler l’ensemble en une masse se déroulant aussi uniformément qu’un chewing-gum spirale qui sort de sa boite en plastique. Enregistré dans un studio coincé dans un gratte-ciel, on imagine que la hauteur des lieux a donné son côté atmosphérique à l’ambiance générale. L’intro distordue du premier titre semble être un condensé de sirènes, de klaxons ou autres alarmes, les pieds bien collés au macadam mais vite rattrapés par une voix féminine qui nous étire vers le haut. Le titre éponyme "This Mirror Weights a Ton" - une formule trouvée par le chanteur Paul Banks qui était aussi à l’origine de Turn on the Bright Lights - fait référence aux miroirs symboliques et lourds que l’on porte sur soi pour mieux se connaitre. Le rythme est dépouillé à l’image du lustre constitué de caméras de surveillance, qui a perdu son faste au profit de l’inquiétude.
L’album s’écoute résolument au casque pour en capter les sonorités qui nous frôlent, s’équilibrent dans la balance des écouteurs pour un effet résolument ASMR. Assez bluffant. On peut alors percevoir la respiration que reprend le chanteur (à un seul moment donné bien choisi du premier titre, en forme de relance), se laisser guider par les claps de mains (le pont de "See Out Loud"). Ou être télétransportés au coeur de Central Park avec ses oiseaux grâce à "Iron City" qui sonne comme une démo fragile à son intro puisqu’elle a été enregistrée sur le vif, presque par erreur. Oui, il suffit de tendre un peu l’oreille pour plonger dans un narratif qui nous amène à imaginer un environnement New-Yorkais mais qui embrasse des idées bien plus larges, presque métaphysiques, d’une ville dystopique dans laquelle les dénis et les révélations sont expérimentés tout à tour. Comme dans un rêve échoïque : "We slept too deep" déclare Paul. Qui dit atmosphère dense dit contours cinématographiques, et "Wings On Fire" serait parfait pour toute video de morning routine voulant donner un caractère urgent et épique. La collaboration Banks-Kessler fonctionne toujours à merveille, les accords progressifs de l’un viennent introduire le chant de l’autre sans avoir l’air d’y toucher.
Pour rester dans l’art symbolique qui sied au groupe, les références aux animaux parsèment l’album. "So Rides The Reindeer " avec ses sons de dub discret n’est qu’un doux écho de la pochette de Our Love To Admire mais permet un sensible trait d’union, la signification des paroles étant voulue interprétable par chacun. "Bird and the Serpent" a le phrasé d’un Tom Barman dans les années quatre-vingt dix, porté haut par des hymnes scandables sur le refrain. Interpol a le chic, détient le sortilège permettant de faire résonner ses paroles comme peu d’artistes savent le faire, de mettre du poids dans la mélodie fiévreuse sans trop l’alourdir (en y ajoutant des flûtes par exemples) et d’installer des boucles hypnotiques tout en les retenant. On les imagine toujours habillés de rouge ou noir, mais le groupe se révèle bien plus nuancé qu’une boucle analogique monochrome quand il est sublimé par une impeccable production.
La désolation reste une partie indissociable d’Interpol, émouvante sur la litanie "Wounded Soldier" référence à la guerre en Ukraine, et sur "Sudden" qui rejoint en conclusion le vocabulaire de la pochette et ouvre vers une confession ou un appel : "I know we’re changing sounds / I know we’re changing now". L’envie précédant l’enregistrement n’était guidé que par le plaisir de jouer ensemble. Interpol ne veut pas être sous le feu des projecteurs mais définir son espace en ses propres termes. Loin d’avoir pensé à l’effet qu’aura TMWAT, le groupe a écrit cet album d'abord pour soi en vue d’apprécier les moments présents et faire confiance en ses ressentis dans un monde qui va vite. Eckhart Tolle tout ça, on sait. Mais cette leçon de sagesse est tout de même bienvenue à l’heure d’un monde sur le grill.
C’est donc la bienveillance d’un ami ayant des accointances avec la pop et le cinéma couplé à une reconnexion à la mégalopole qui ont contribué à la renaissance d’un groupe convaincu de ne pas avoir encore donné le meilleur de lui-même. Le son est reconnaissable, mais slightly different. A la manière de ce héros temporairement autiste qui s’est libéré de sa mauvaise trans hérédité en brisant son reflet (à savoir Tommy, de l’opéra rock du même nom), le groupe part à la croisade de la foi placée en ses émotions, en éloignant l’envahissement des technologies, tellement présentes qu’elles en deviennent ornementales. Finalement plus gracieux que gras, This Mirror Weights a Ton a la verroterie des plus grands. Cette version d’Interpol est peut-être la meilleure, cet album est sans doute l’un des plus remarquables de cette année.



















