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Critique d'album

Rollo Doherty


The Jelly Man


(02/10/2026 - Lewis Recordings - Pop-rock avec des touches jazz - Genre : Pop Rock)
Produit par The Still Brothers

1- Sway / 2- On The Island Train / 3- Wah Wah / 4- Waterfall / 5- Where'd My World Go? / 6- On Your Way Home / 7- Andrew's Song / 8- Villager (For Your Love) / 9- Flowers / 10- Cruel
Note de 3.5/5
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Note de 3.5/5 pour cet album
"Island In The Sun"
Maxime L, le 18/10/2026
( mots)

Quel est le point commun entre John Frusciante, Robbie Williams, Ritchie Blackmore et Freddie Mercury ?


Tous ont profité de leurs escapades en solo pour explorer des territoires musicaux parfois très éloignés de ceux de leur groupe d'origine. Des albums bricolés et tourmentés pour le guitariste des Red Hot Chili Peppers, de la pop mainstream (mais avec une certaine légitimité “rock”) pour l'ancien Take That, de la musique médiévale pour le guitariste de Deep Purple, ou encore des échappées entre opéra et dance pour le chanteur de Queen. Bref, autant de façons de rappeler qu'un musicien ne se résume pas forcément à la formation qui l'a fait connaître. Et si l'exercice paraît assez naturel, les exemples ne sont finalement pas si nombreux. (Mais les commentaires seront là pour me faire mentir.) À son échelle, Rollo Doherty (aucun lien) s'inscrit dans cette tradition. Le chanteur du groupe britannique Island, dont on vous a déjà vanté les mérites à travers les excellents Feels Like Air (2018) et Yesterday Park (2021), s'offre avec The Jelly Man une échappée en solitaire qui a tout d'un changement de décor.


Car Island, c'est une certaine idée de l'indie-rock britannique : des guitares aériennes, une mélancolie élégante et des chansons qui semblent avoir été écrites un dimanche soir de novembre. Deux albums qui continuent de m'accompagner régulièrement, et dont je ne me lasse pas. Depuis Yesterday Park, pourtant, c'est le calme plat, ou presque. Pas de nouvel album à l'horizon, pas même une tournée qui aurait fini par faire escale en France. À la place, Rollo Doherty a multiplié les singles en solo et publié en 2024 un EP haut en couleurs, Out My Window.


Un premier indice, déjà, que le bonhomme avait d'autres envies. Avec The Jelly Man, il confirme : on est désormais très loin de la mélancolie adolescente et mentholée d'Island. Et pour cause, Doherty semble avoir troqué la grisaille londonienne contre le soleil, les grands espaces et quelques instruments de percussion. Le changement d'atmosphère est radical, mais il ne doit rien à un virage opportuniste. Il ressemble plutôt à une envie de prendre l'air.


The Jelly Man est un carnet de voyage mis en musique, un disque qui s'est construit au gré des pérégrinations de son auteur. Toujours accompagné de son enregistreur Tascam, Doherty a enregistré des idées de mélodies et des bribes de compositions au fil de ses déplacements, avant de donner corps à ces esquisses. Le résultat conserve quelque chose de spontané, avec une texture analogique qui donne l'impression d'entendre les chansons prendre forme sous nos yeux. Ou plutôt sous nos oreilles. On imagine volontiers Doherty débarquer dans le salon, guitare sous le bras, pour nous présenter ses dernières trouvailles au milieu d'une soirée diapos. (Oui, cela a vraiment existé.) Sauf qu'au lieu de nous infliger les photos des couchers de soleil pris en contre-jour, il nous offre dix chansons qui donnent envie de faire ses valises.


Enregistré sous le soleil de Floride avec les Still Brothers, deux touche-à-tout venus de Brooklyn et compagnons de label chez Lewis Recording, l'album s'ouvre sur "Sway". Les premières mesures convoquent une pop mélodique à l'ancienne, entre Beatles pour l'évidence des mélodies et Beach Boys pour les jeux d'harmonies, avec quelques lignes de guitare diffusées à l'envers pour brouiller les pistes. On pourrait croire que Doherty poursuit simplement son exploration d'une pop rêveuse et délicate. Mais la suite nous emmène ailleurs. Très vite, les guitares se font moins brumeuses, les rythmiques prennent des couleurs et les percussions s'invitent dans la danse. L'indie-rock laisse progressivement place à des sonorités afro-caribéennes, latines, parfois presque brésiliennes. Et le plus étonnant, c'est que cette évolution ne donne jamais l'impression d'un collage d'influences. Tout semble couler de source, comme si ces chansons avaient toujours attendu de trouver le bon climat pour s'épanouir.


"On The Island Train", l'une des grandes réussites du disque, en est la meilleure illustration. Doherty y prend des airs de Jack Johnson londonien, guitare acoustique en bandoulière et billet aller simple pour l’exotisme. Maracas, cuíca, bongos : les percussions installent un groove aussi léger qu'entraînant. Et puis arrive cette merveille d'outro électrique, qui vient souligner le morceau en contrepoint et lui donner une tout autre dimension. Le genre de détail qui transforme une jolie chanson en petit bijou. Le contraste avec Yesterday Park est saisissant. Là où Island cultivait une nostalgie douce-amère, The Jelly Man célèbre l'instant présent, la liberté et le plaisir simple de laisser les choses se dérouler sans trop se poser de questions. Une philosophie qui rappelle, dans un registre voisin, le presque concomitant Happiness Anytime de Leon Bridges, que l'on vous recommande chaudement. Le rapprochement n'est d'ailleurs pas complètement gratuit : Leon Bridges a collaboré avec Khruangbin sur le merveilleux Texas Sun, tandis que les Still Brothers ont tourné avec le trio texan. CQFD.


Les chansons de Doherty ont quelque chose de cartes postales (oui, ça aussi, ça a vraiment existé). De celles que l'on choisit avec soin, parce qu'elles racontent un souvenir que l'on voudrait prolonger. "Wah Wah" en distille les parfums latins, tandis que "Waterfall" en constitue sans doute l'un des plus beaux paysages. La composition avance avec une nonchalance désarmante, déroule son groove sans jamais hausser le ton et finit par s'installer durablement dans la tête. Rien de spectaculaire, rien de démonstratif : simplement une chanson irrésistible, qui semble avoir trouvé son rythme naturel.


Faut-il pour autant parler de folk ? Ce serait un peu réducteur. Certaines compositions pourraient presque basculer dans la bossa nova si Doherty se mettait à chanter en portugais. Plusieurs passages m'ont d'ailleurs évoqué les morceaux les plus enlevés de Rodrigo Amarante. Une comparaison qui en dit long sur le chemin parcouru depuis les guitares éthérées d'Island : le songwriting reste au centre du jeu, mais il s'ouvre désormais à des rythmiques et à des couleurs qui lui étaient jusque-là étrangères. Et le voyage ne s'arrête pas là. "Flowers" est une véritable ritournelle estivale, la bande-son parfaite d'un premier matin de vacances : fenêtre grande ouverte, soleil encore doux et programme de la journée réduit à sa plus simple expression. "Where'd My World Go?" nous entraîne sur un beat hip-hop aux accents afro-cubains particulièrement réjouissants. Quant à "Andrew's Song", il nous invite à ralentir encore, porté par un groove lancinant et la délicatesse du bruit des doigts qui glissent sur les frettes de la guitare folk. Ce petit supplément de matière, ce son presque tactile, participe pleinement à l'intimité du disque.


C'est d'ailleurs là que réside la réussite de The Jelly Man. Derrière ses airs de collection de souvenirs ensoleillés, l'album ne se contente pas d'aligner les ambiances exotiques et les rythmiques chaloupées. Il possède une véritable cohérence, celle d'un musicien qui semble avoir trouvé un nouvel espace de liberté, loin des attentes liées à son groupe. Les arrangements restent discrets, les chansons ne cherchent jamais à en mettre plein la vue et les mélodies s'installent sans forcer. Mais sous cette décontraction apparente, tout est suffisamment bien agencé pour que l'écoute ne se résume jamais à un simple fond sonore pour cocktail estival.


The Jelly Man est un disque d'une douceur folle, sans être naïf, léger sans être futile. Un album qui ne cherche pas à impressionner, mais qui finit par vous accompagner bien après la dernière note. Comme ces soirées fraîches de fin d'été où l'on refait le monde en ressortant les souvenirs des vacances, avec les photos, les cartes postales et les diapos en guise de preuves.


Island nous manque toujours. Mais si l'attente doit se prolonger, Rollo Doherty a trouvé de quoi nous faire patienter : dix chansons pour prendre le large sans quitter son canapé.


 


À écouter : "On The Island Train", "Where'd My World Go ?", "Andrews's Song", "Flowers".

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