
Manowar
The Triumph of Steel
Produit par


Les portes de Troie ne voulant pas céder par la force, l’histoire transmise par les aèdes grecs raconte que ce fut par la ruse d’Ulysse que tomba la ville de Priam. Cette légende équestre demeure la plus populaire, mais d’autres récits évoquent le débarquement victorieux de barbares en slips de cuir, les muscles bombés comme des athlètes de République Démocratique d’Athènes (RDA), armés d’épées géantes tournoyantes (les fameuses péristeels) et guidés par les dieux du vrai Metal.
Ce poème épique nous a été transmis par Joey DeMaio qui, accompagné de sa troupe de rhapsodes, délivre sa propre version de l’Iliade conservée au sein du septième recueil de Manowar, sobrement intitulé The Triumph of Steel.
Premier opus de la nouvelle décennie, The Triumph of Steel présente de prime abord un faux semblant de continuité avec son prédécesseur du fait de l’illustration signée par Ken Kelly. En effet, le groupe est remanié à la suite du départ de Ross the Boss, remplacé par le virtuose David Shankle, alors même que Kenny Earl "Rhino" Edwards s’installe également à la batterie. Ainsi, Joe DeMaio se retrouve tout puissant et peut présider au destin du groupe : il se trouve donc en capacité d’imposer une composition mégalomaniaque, démesurée – grandiose pour les uns, ridiculement orgueilleuse pour les autres – qui troque la Mètis d’Ulysse pour l’Hybris de DeMaio.
D’une longueur que même les plus ambitieux représentants du rock progressif hésitaient à atteindre, "Achilles, Agony and Ecstasy in Eight Parts" est une réponse adressée aux adversaires de Manowar qui jugeraient le groupe un peu trop bas du front – une réponse de plus de vingt-huit minutes en huit mouvements, comme son nom l’indique. Qui pourrait encore snober un combo capable de mettre en musique l’affrontement d’Achille contre Hector au sein d’une fresque metallique de près d’une demi-heure – soit d’associer une référence de la culture classique (l’Iliade) à la démesure des musiques savantes ? Certes, le titre peut parfois sembler artificiellement étendu (solo de batterie interminable, chorus épileptique de basse, digressions narratives atmosphériques de type Dungeon synth), mais dès les premières mesures, la puissance bombastique des riffs et l’agressivité lyrique d’Eric Adams saisissent immédiatement l’auditeur et rendent l’épopée grandiose. D’autant plus que, le récit est judicieusement ponctué de dialogues harmonieux entre les guitares jumelles mélodiques, d’interprétations dramaturgiques accompagnant chaque retour de la vélocité metallique, et de démonstrations de virtuosité impressionnantes.
Or, Manowar ne s’arrête pas là, si bien que l’album comporte d’autres longues pièces de presque huit minutes. La progression d’accords de "The Power of Thy Sword" est plus que convenue, mais il faut avouer qu’elle est tout aussi irrésistible. Un long pont cinématographique justifie sa longueur, de même que cette dimension filmique enrobe tout au long de son développement le midtempo horrifique "The Demon's Whip" qui est en même temps très Heavy Classique (notamment lors des soli).
Les inconditionnels du groupe en auront pour leur argent et seront en terrain connu avec le speed "Ride the Dragon" qui conserve les stigmates de Kings of Metal (1988) - cri de dragon au vocodeur en supplément. Il s’agit là de Manowar manufacturé jusque dans ses passages instrumentaux virtuoses. De même, l’hymne caricatural "Metal Warriors" chante avec ferveur l’union des frères du Vrai Metal, une expression qui aura suscité autant d’adhésions que de moqueries révulsées. Citons, avec un sourire en coin : "Heavy metal or no metal at all ; Wimps and posers, leave the hall" ou encore "If you're not into metal, you are not my friend, yeah". Avec Manowar, il faut s’armer d’épées et de second degré.
Sauf qu’à force de vouloir montrer les muscles du True Metal, Manowar se contente parfois d’hurler des slogans et oublie d’écrire de vraie lignes de chant (pensent-ils que suivre une mélodie risquerait de les faire passer pour un groupe d’Hair Metal ?). Ainsi, les bons riffs et les soli de "Burning" ne sont pas mis au profit des couplets et refrains prenants et l’introduction cinématographique de "Spirit Horse of the Cherokee" inaugure un mid-tempo brutal, mais derechef plus narratif que chanté. De façon originale, le titre évoque l’ensemble des Guerres Indiennes – plutôt que les seuls Cherokees, avec un détour par Wounded Knee (ultime acte du conflit avec les Sioux) et un hommage à Geronimo (un des chefs apaches). Dans un style différent, "Master of the Wind" est une ballade éthérée dans la veine de "The Crown and the Ring (Lament of the Kings)", mais là encore, il faut attendre la deuxième partie pour que les paroles soient vraiment chantées.
Il n’en reste pas moins que The Triumph of Steel est non seulement l’album le plus ambitieux de Manowar, mais peut-être également l’album le plus réussi malgré un contexte a priori peu favorable. À moins qu’un péché d’orgueil n’en ait fait le plus ridicule de leur discographie ?
À écouter : "Achilles, Agony and Ecstasy in Eight Parts", "Metal Warriors", "The Power of Thy Sword"


















