
Kiss
Rock and Roll Over
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Retour au boucan...
Passant "sans transition" du baroque cinématographique selon Bob Ezrin au barouf brutaliste selon Eddie Kramer, Kiss se réfugie dans le Star Theatre, un établissement désaffecté, pour enregistrer un successeur au multi-platiné Destroyer.
A Nanuet, un quartier de Clarkstown dans l’Etat de New-York.
Il ne faut pas être un fin docteur es musicologie pour comprendre que le groupe n’a pas eu une minute de libre pour composer du nouveau matériel. Entre la sortie de Destroyer et l’enregistrement de Rock And Roll Over, les quatre masqués, transformés en icônes vivantes, n’ont pas connu une seconde de repos.
Par conséquent, le maigre matériel que le groupe propose à Eddie Kramer est un bric-à-brac infernal fait de titres refusés (avec mépris) par Bob Ezrin, de bribes de compositions antérieures à la formation de Kiss, d’une ballade mid-tempo un peu niaise écrite par Paul Stanley pour Rod Stewart (et ignorée par icelui) et de quelques vagues idées bruitistes inspirées sur le moment (1).
Rien de vraiment très excitant.
Mais Eddie Kramer est tout sauf un idiot. Il a déjà survécu à Jimi Hendrix et Led Zeppelin. Et puis, c’est lui qui a bâti le "son" de Kiss en produisant le magistral Alive!.
Et il a l’excellente idée de replonger les masqués dans ce qui a bâti leur gloire : le boucan brut, le boucan live, la vibration primitive du rock qui fait frémir les tympans de bonheur et qui file des acouphènes…
Aucun chichi. Aucun violon. Aucun concept. Aucun bruitage. Aucune chorale. Aucune fioriture.
Théâtre du bruit
Chaque recoin du Star Theatre, de la billetterie aux combles, du couloir des chiottes à la salle de bain, des escaliers à l’avant-scène, est câblé et électrifié. Le seul challenge technique est d’éviter que le son de la batterie ne résonne dans tous les micros. Ensuite, ce sera un concert hystérique mais sans public. Dix titres de trois minutes. Pesés et emballés dans l’urgence.
Alors que le rock progressif cherchait des effets de plus en plus sophistiqués, jusqu’à la quadriphonie et ses délires pour audiophiles fumeurs de pipe en écume, la production est ici à la limite de la caricature. Les instruments sont distribués dans un canal ou dans l’autre, donnant parfois l’impression (au casque en tout cas) de retrouver cet effet stéréophonique artificiel assez comique appliqué à quelques classiques des sixties enregistrés en mono. Mais l’ensemble, extraordinairement festif et sauvage, voit les musiciens jouer mieux que jamais dans leur "zone de confort". Peter Criss mérite des éloges tant son drumming, sans aucune fioriture, peut être puissant et pertinent.
En ce sens, Rock And Roll Over est une absolue réussite.
Et l’album débute par quatre titres absolument hystériques.
En parfait classique instantané, le définitif "I Want You" de Paul Stanley explose dans les enceintes. La composition – au message simple mais explicite – relève de la sorcellerie avec ses passages paisibles à la douze cordes, ses montées en puissance électrique, enluminées d’un peu de phaser, et son riff de folie. Parfaitement captée par Eddie Kramer la violence de la composition devient une explosion jubilatoire (2).
Dans la foulée, "Take Me" est un autre titre festif et efficace dont les lyrics – parental advisory... - mériteraient une publication aux éditions La Pléiade.
I said : Whoa, baby, you make me feel, ah, ah, ah, ah, yeah
Oh, baby, you make me feel, ah, ah, ah, ah, yeah
Signées The Demon, les deux compositions suivantes sont du même tonneau (même si un petit cran en-dessous) : "Calling Dr Love" et "Ladies Room".
On se retrouve dans les toilettes des filles
Mmmm, on se retrouve dans les toilettes des filles
Ou encore…
Alors s’il te plaît, agenouille-toi
La consultation ne te coûtera rien
Chérie, le Docteur connaît ta maladie
Le premier pas vers ta guérison est un baiser
Un cran en-dessous
Passés ces quatre missiles super-soniques, le reste ne vaut guère que par "Hard Luck Woman" que Peter Criss s’approprie avec beaucoup de blues dans la voix et beaucoup de pathos dans l’expression. Lancée comme le follow-up de "Beth", cette "power-ballad" qui doit beaucoup à "Maggie May" de Rod the Mod, sortira comme premier single de Rock And Roll Over.
Rags (3), fille de marin
Enfant de la mer
Trop fière pour être reine
Rags, je t’aime vraiment
Je ne peux pas t’oublier
Tu seras malheureuse
Jusqu’à ce que tu rencontres l’homme de ta vie
Les cinq autres titres (dont l’assez épouvantable "Baby Driver" de Peter Criss) ne marqueront pas franchement l’histoire.
Une petite mention peut être accordée au sympathique "Mister Speed" de Paul Stanley qui emprunte beaucoup au glam rock britannique de Marc Bolan, tout en rédigeant un texte involontairement hilarant qui nous rappelle combien il ne faut jamais confondre vitesse et précipitation....
Arrête de chialer, Bébé
Tu ne pourras même pas me décevoir, ah, ah
Parce que, tu sais, je pratique l’amour qu’il te faut
Je suis si rapide que les dames m’appellent M. Speed
Fais gaffe
Deux missiles dans le mille et la gloire pour suivre
Le 29 octobre 1976 , quelques jours avant la sortie de Rock And Roll Over, le groupe a eu l’honneur d’être l’invité du Paul Lynde Halloween Special sur ABC. Cette première télévisée nationale va bouleverser la vie de Kiss dont la cote de popularité va soudainement exploser. Sublimement mise en scène par celui qui avait incarné l’hilarant Oncle Arthur, le magicien gaffeur de Bewitched, le show (4) va être vu par des millions de téléspectateurs.
Et il y aura cet échange iconique sur le plateau :
Paul Lynde – Il doit vous en falloir du temps pour vous maquiller...
The Demon – Nous ne portons jamais de maquillage !
Placé sur sur orbite par Alive!, propulsé plus haut encore par le succès foudroyant de Destroyer, popularisé par Paul Lynde, Kiss va poursuivre sur sa lancée. Rock And Roll Over s’en trouve rapidement "platiné", ce qui nous fait deux missiles en plein dans le mille pour la seule année 1976 !
Et six mois plus tard, au mitan de 1977, un sondage de l’institut Gallup désignera Gene, Paul, Peter et Ace comme le groupe le plus populaire des États-Unis.
Scie circulaire
L’artwork ambigramme et circulaire de Michaël Doret (5) va devenir immédiatement emblématique (6). Déjà devenus des entités d’héroïc fantasy sous le pinceau de Ken Kelly, les musiciens, totalement "dématérialisés", sont ici réduits aux seules caricatures grimaçantes des masques kabuki – immédiatement identifiables - qu’ils portent sur scène.
Les quatre héros sont couronnés d’un "ciel" personnalisé qui correspond à leur "character" fictionnel : ailes d’ange pour Starchild, flammes de l’enfer pour Demon, décor de jungle pour Catman, galaxie lointaine pour Spaceman.
Et le quatuor se voit cerné d’une lame de scie circulaire destinée à trancher l’univers en deux : d’une part, ceux qui aiment Kiss et qui vont se précipiter dans les salles de concerts ; d’autre part, ceux qui n’aiment pas Kiss et qui disparaîtront bientôt dans le vide intersidéral.
Choisissez bien votre camp, petits rockers !
(1) Gene Simmons recycle trois démos. "Bad Bad Lovin’" devient "Calling Dr. Love", "Don ‘t Want Your Romance" "Ladies Room" et "Rock And Rolls-Royce" "Love ‘Em And Leave ’Em"". Peter Criss retrouve "Baby Driver" dans ses archives, il s’agit d’un titre écrit au début des seventies avec Stan Penridge. Paul Stanley, vexé que son "Hard Luck Woman" ait été refusé par l’entourage de Rod The Mod, adapte le titre pour la tessiture de son batteur. Et, fidèle à ses conceptions procrastinatrices, Ace Frehley ne propose rien.
(2) En 1977, la très sérieuse télévision belge utilisera un extrait du clip de "I Want You" pour mettre en garde la jeunesse contre la dépravation du rock’n’roll.
(3) Rags n’est pas un prénom. C’est un sobriquet imaginé par Paul Stanley pour qualifier une "fille de rien", un peu "souillon", un peu "paumée".
(4) Paul Lynde est ici secondé par la cabotine Margaret Hamilton qui, pour l’occasion, avait accepté de remettre le costume iconique de sorcière qu’elle portait dans The Wizard Of Oz.
(5) Michaël Doret sera de nouveau sollicité en 2009 pour la pochette de Sonic Boom.
(6) Anthrax pastichera le style pour l’artwork de son Kings Among Scotland en 2018.
Issue de la culture biologique (à 92 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans souffrance animale, sans gluten ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique recyclable fabriqué à vil prix en Chine.
Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, plus particulièrement, la femme qui partage patiemment ma vie et mon brave chien Gupette qui m’observe d’un regard bienveillant quand je rédige toutes mes bêtises.


















