
Running Wild
Port Royal
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1- Intro / 2- Port Royal / 3- Raging Fire / 4- Into the Arena / 5- Uaschitschun / 6- Final Gates / 7- Conquistadores / 8- Blown to Kingdom Come / 9- Warchild / 10- Mutiny / 11- Calico Jack


Là où le béotien se gausse de la multiplication des catégories musicales dont de nombreuses scènes sont friandes (le Metal, en particulier, mais le rock en général n’est pas en reste), le mélomane sait à quel point elles sont nécessaires pour communiquer entre connaisseurs et se repérer dans la profusion des sorties. Simple instrument qui subit l’écart inhérent au rapport entre le représentant et le représenté, la catégorie se limite à son utilité, ni plus ni moins. Ainsi, ceux qui se moquent quand celle-ci cherche à gagner en précision ("death-power-metal atmosphérique") pèchent par ignorance : toujours trop globalisante et se transformant vite en lit de Procuste, la catégorie gagne à s’affiner. Par contre, on peut faire un procès aux catégories inventées pour des raisons marketings qui n’apportent rien en termes de définitions esthétiques dans le champ musical. Viking Metal et surtout Pirate Metal, l’heure du verdict a sonné.
Aux origines du problème se trouve Running Wild. Le groupe d’Hambourg émerge au sein de la vague teutonne metallique des années 1980, d’abord dans le speed Metal sataniste (les deux premiers opus), puis vers le Power Metal où triomphe Helloween. À partir de là, il semble qu’on ait atteint notre but en matière de catégorisation, même si on pourrait affiner en mettant en avant le fait que le groupe peut maintenir parfois sa touche speed, se diriger vers du Metal plus classique (typé NWOBHM) ou du Hard-rock.
Reste donc les pirates. Depuis Under Jolly Roger (l’album précédent, 1987) et son fier galion, Running Wild investit avec force l’imagerie des boucaniers, Jolly Roger étant le nom du pavillon noir. Port Royal en 1988, maintient le cap : loin des jansénistes, l’album évoque la capitale jamaïcaine de la piraterie ou encore Calico Jack. Pour être tout à fait honnête, on peut trouver des éléments esthétiques qui évoquent l’univers de la piraterie. D’abord l’introduction dans une taverne où se cognent des chopines de rhum, ensuite certaines lignes mélodiques à la guitare qui peuvent évoquer la sonorité des chants de pirate et des films de corsaires (surement liées à des tonalités issues du patrimoine traditionnel grand-breton sonnant celtique), enfin le chant qui racle un peu la gorge de Kasparek, ce vieux loup de mer (bien loin des effusions suraigües et hurlées de la scène Power-Metal).
Il est vrai qu’en termes de compositions et surtout, dans l’écriture de lignes de guitare exceptionnelles et épiques, Kasparek se place là. La puissante introduction de "Port Royal" prépare le terrain à un riff qui montre que le groupe n’a pas totalement renié son substrat speed et sait se montrer captivant lors de son refrain communicatif ou du chorus mémorable (avec l’effet mandoline dans sa seconde partie). Plus encore, le groupe conclut sur un long morceau (plus de huit minutes), "Calico Jack", belle fresque qui laisse s’alterner de nombreux plans tous plus intelligents les uns que les autres, avec des transitions qui peuvent évoquer le Maiden de la même époque. Pour finir sur le thème de piraterie, "Mutiny" navigue entre le speed et le mid-tempo (variations bien agencées) et sera surtout retenu pour son refrain guerrier très accrocheur.
Mais voilà, ces belles mélodies et ces compositions imparables peuvent très bien s’adapter à des pièces bien éloignées des sept mers. En outre, il s’agit de certains morceaux qui figurent dans le panthéon du répertoire du groupe. Ainsi, "Conquistadores" n’abandonne pas les océans mais se réfère aux soldats hispaniques venus envahir le Nouveau Monde : on entend ici une des mélodies parmi les plus addictives du groupe, que l’auditeur français ne pourra que comparer avec un autre "Aventurier", sans parler du solo qui est, comme toujours, excellent. Amérique toujours avec "Uaschitschun", du nom du spectre des Natives du Nord du continent, qui est peut-être la perle des Indes de l’album, mais c’est un jugement tout en subjectivité. Point de pirates donc, mais toujours la même identité esthétique pour Running Wild, preuve que cette étiquette est inopérante.
Du reste, il est certain qu’avec une telle panoplie de tubes, "Raging Fire" et ses chœurs, le très véloce "Into the Arena" ou le mid-tempo plus convenu "Blown to Kingdom Come" (malgré de beaux passages de guitare d’inspiration classique) peuvent passer plus inaperçus malgré leurs qualités. Peut-être manquent-ils un peu de gréement pour qu’on s’y amarre complètement ?
Il semblait pertinent d’aborder ce chef-d’œuvre par le biais de la catégorie qui lui échoie. Une image de pirate que le groupe regrettera tant elle lui collera au doigt tel le sparadrap du Capitaine Hadock (qui n’était pas un pirate, lui), notamment quand il se concentrera sur les guerres européennes à la fin des années 1990. Pour cela, il ne fallait pas poser dans de telles tenues pour un dessin de pochette en 1988, et maintenir avec insistances les références sur tant d’albums. Surtout si c’était pour avoir comme épigones dans le monde du soi-disant Pirate-Metal des plagiaires comme Blazon Stone ou des guignols comme Alestorm.
À écouter : "Uaschitschun", "Conquistadores", "Port Royal"

















