
David Bowie
Lodger
Produit par
1- Fantastic Voyage / 2- African Night Flight / 3- Move On / 4- Yassassin / 5- Red Sails / 6- DJ / 7- Look Back In Anger / 8- Boys Keep Swinging / 9- Repetition / 10- Red Money


Hasard
Or donc...
Débarrassé des pénibles prétentions "ambient" qui plombaient totalement la deuxième moitié de Heroes, Lodger marque sa différence par une apparente "légèreté" (à la limite du dilettantisme), sans pour autant renouer avec l’art académique de l’écriture et de la composition.
En effet, Brian Eno règne en maître sur l’élaboration des titres, essentiellement conçus au départ de ses stratégies obliques . Le travail en studio ressemble à une partie de cartes où chacun viendrait piocher au hasard qui des accords incongrus, qui des mots imposés, qui des rythmes (ou des arythmies) différents.
La sagesse populaire prétend que le hasard fait bien les choses. Mais il faut relativiser le concept car, dans le domaine artistique, il est patent que le hasard conduit à plus de catastrophes que de chef-d’œuvres. Tout le monde ne s’appelle pas Jackson Pollock.
Killer
Bowie est un serial killer ! Il a buté Major Tom. Il a buté Ziggy Stardust. Il a buté le Thin White Duke. Puis, pour parfaire son œuvre (et avant de buter définitivement le vrai David Jones le 10 janvier 2016), il a buté ce double expatrié que l’on a appelé "le Berlinois" pour des raisons de commodité intellectuelle.
Sous la forme d’une carte postale adressée à soi-même (aux bons soins de la firme de disques), l’artwork de Lodger montre le chanteur mort. D’une glissade, comme aurait dit Jacques Brel. Le seul "signe de vie" sur la pochette est le bandage tout neuf et tout propre qui enserre la main droite du mort. En général, on ne soigne pas les cadavres. Mais Bowie s’était brûlé le matin en renversant une tasse de café. Comme quoi…
Pour ajouter à l’aspect tragique, la pochette intérieure reproduit la sublime Lamentation sur le Christ mort (1483) d’Andrea Mantegna. Chef-d’œuvre de la renaissance. Rien que ça. Sans verser dans la psychologie à deux balles, la comparaison entre les deux destins (Grand David et Petit Jésus) démontre un ego à tout le moins en cours de reconstruction après le profil bas adopté sur Low..
We all came out to Montreux...
C’est à Montreux (durant l’hiver), dans les studios Mountain, reconstruits sur les cendres du bâtiment dont l’incendie a inspiré le riff rock le plus éculé de l’univers, que l’enregistrement a lieu. En comparaison avec Berlin, les musiciens se lamentent du fait que l’endroit n’est pas très folichon (c’est tout dire). Mais Bowie semble avoir cédé à la demande de la jolie Angie qui souhaitait que son couple (vacillant) se retrouve en Suisse.
Finalement, l’album sera finalisé à New-York, cette même ville que Bowie avait quittée pour se réfugier en France (Low) puis à Berlin (Heroes). C’est le principe de l’économie circulaire appliqué à l’art. La boucle est bouclée. Fin de cycle.
Ouf !
Comme pour les deux premiers opus de cette trilogie imaginaire, Lodger est de nouveau construit en fonction des diktats du vinyle. Il y a une face A, consacrée au "voyage" (au sens très large du terme) et une face B, consacrée à une "approche critique" du monde occidental.
Voyages, voyages
Même si ce n’est pas un titre "terrassant", "Fantastic Voyage", avec ses allures de brouillon d’"Under Pressure", fait brièvement illusion (il dure moins de trois minutes). La composition, plus traditionnelle et apaisée, réserve une part belle aux passages harmonieux. Et puis, même s’il cherche à installer d’emblée un certain "malaise" avec des lyrics pour le moins tordus (et inspirés par la paranoïa nucléaire), Bowie chante divinement bien.
Je suis encore en train d'apprendre, mais je dois en prendre note
Pour ne pas l’oublier
Parce que je ne dirai plus jamais rien d’aimable
Comment le pourrais-je encore
La suite du (des) voyage(s) oscille entre images fortes (ou intrigantes) et instantanés touristiques de pacotille.
Avec ses rythmes tribaux synthétiques un peu pénibles et ses faux accents "à la Godley & Creme", "African Night Flight" évoque un voyage en Afrique où Bowie aurait rencontré des anciens de la Luftwaffe reconvertis en pilotes de compagnies touristiques locales. Le refrain en Swahili est vocalement intrigant, même s’il signifie simplement "Merci pour les informations".
L’intéressant "Move On" est une belle expression des stratégies obliques quand on les applique au voyage. D’Afrique en Russie, de Kyoto à Chypre. A la recherche de Bowie seul sait quoi ou de Bowie seul sait qui. Peut-être d’Angie, tout simplement (1).
Malheureusement, "Yassassin (Turkish For Long Live)", bourré de clichés, dérive musicalement vers le mauvais catalogue d’agence de voyage. (2). Le titre trouve son origine dans un tag inscrit sur un mur de Berlin, dans le quartier multiculturel de Neukölln. L’expression avait intrigué Bowie qui avait alors téléphoné à l’ambassade de Turquie pour en connaître la signification. Pour l’anecdote, le titre est sorti sous la forme d’un single (collector) en Turquie.
Et la face A se conclut sur un surprenant voyage "japonisant" avec "Red Sails" qui emprunte ironiquement à un classique de Williams & Kennedy, composé en 1935 (3). Pour certains encyclopédistes pointus, les lyrics (avec leurs "grands mats dressés") évoqueraient les penchants homosexuels non consommés de leur auteur (4). Un voyage comme un autre…
Occident décadent
Dans le même esprit que "Welcome To The Machine" de Pink Floyd, "DJ" dresse avec une certaine ironie sadique le portrait (ou l’auto-portrait) d’un homme égaré dans l’industrie factice du succès. Les lyrics mentionnent Dan Dare, pilote spatial à la Flash Gordon, héros d’une bande dessinée de science-fiction britannique chère à Bowie (5) et la musique, une fois encore marquée du sceau des Talking Heads, se veut être une "réponse arty au disco".
D’une facture rock plus classique (tout est relatif), "Look Back In Anger" pourrait résonner comme un regard critique de l’artiste sur ce qu’il fut (ou sur ce que furent ses personnages antérieurs avec qui Bowie ne se montre jamais tendre).
Le sautillant "Boys Keep Swinging" (single a priori évident) est une plaisanterie jouissive qui détourne tous les clichés imbéciles liés au masculinisme. Bowie (qui, pour ceux qui s’en souviennent, avait choqué son monde au début des seventies en posant vêtu d’une robe pour homme) n’exprime aucun point de vue particulier, laissant à chacun le soin de questionner sa propre position par rapport à la "norme".
Plus new-wave (tendance "cold") et marqué par une "ligne de basse" obsédante, "Repetition" décrit sans fard des violences conjugales liées à une forme de détresse sociale.
Les scènes sont contées avec une froideur qui colle des frissons dans le dos...
Le repas est servi
Mais il est froid
(Ne la cogne pas)
« Tu ne sais pas cuisiner ?
A quoi bon m’esquinter au travail si tu ne sais même pas cuisiner ? »
Johnny est un homme
Il est plus costaud qu’elle
J’imagine que les bleus ne se verront pas
Si elle porte des longues manches
Même si on voit bien le vide dans ses pauvres yeux
Pour en terminer – enfin – avec sa trilogie, Bowie recycle le déjà fort moyen "Sister Midnight", un titre d’Iggy Pop sur The Idiot. Assez éprouvant (un terme poli pour "insupportable") dans sa forme, "Red Money" peut s’interpréter comme un mauvais rêve, teinté d’une envie d’ailleurs. Les tracassés du bonnet y "liront" la conclusion d’une vision prophétique dont le point de départ aurait été exprimé sur le "Speed Of Life" de Low.
Vérifiez toujours ce que vous fumez, petits rockers !
1, 2, 3 et puis s’en va (ailleurs)
Souvent considéré comme un album mineur (ou plus poliment "sous-estimé"), dépourvu du surprenant charme novateur de Low et privé d’un hit single atomique comme "Heroes", Lodger marque clairement un essoufflement créatif (ou dépasse les limites étriquées des stratégies obliques).
Bowie admettra avoir été déçu par le mixage et la production de l’album. Certains puristes préfèrent par ailleurs la version remixée par Tony Visconti en 2017. De gustibus…
La suite sera affaire tout d’abord de monstres, de terreurs et de vieux astronautes alcooliques puis, dans un tout autre registre, de jolies asiatiques, d’amour moderne et de souliers rouges pour aller danser le blues…
Pour le meilleur et pour le pire.
(1) Mary Angela Angie Barnett est née sur l’île de Chypre.
(2) Je ne suis vraiment pas fan des clichés ethniques en musique. J’abomine, par exemple, "Mustapha" de Bob Azzam ou, plus proche de nous, "Mustapha" de Freddie Mercury.
(3) Le titre a été décliné en des dizaines de versions dont une, assez confidentielle, de The Beatles à Hambourg,
(4) En 1996, lors d’un discours prononcé pour l’intronisation de Bowie au Rock And Roll Hall of Fame, David Byrne (on y revient toujours) a déclaré que l’artiste avait utilisé (théâtralisé) le sexe comme un concept, comme une réalité et comme une force libératrice.
(5) Les complétistes prétendent que Dan Dare est le seul character de ce type à qui Bowie fait référence dans sa discographie. Ils oublient que Mickey Mouse était cité dans "Life On Mars".
Issue de la culture biologique (à 94,7 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique recyclable fabriqué à vil prix en Chine.
Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage patiemment ma vie et mon surprenant chien Gupette qui parvient à ronfler tandis que j’écoute de la musique à fond de potentiomètres.


















