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Critique d'album

David Bowie


''Heroes''


(14/10/1977 - - - Genre : Rock)
Produit par

1- Beauty And The Beast / 2- Joe The Lion / 3- Heroes / 4- Sons Of The Silent Age / 5- Blackout / 6- V-2 Schneider / 7- Sense Of Doubt / 8- Moss Garden / 9- Neuköln
Note de 4.5/5
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Note de 3.5/5 pour cet album
"Soit on meurt en héros, soit on vit vieux assez pour endosser le rôle du méchant... "
Daniel, le 15/01/2026
( mots)

Préambule romantique

Juillet 1977. Berlin. Secteur Ouest. Le temps d’été invite à la promenade. Dans la rue qui conduit au sinistre mur de la honte qui partage la ville en deux, il y a un couple qui marche. L’homme hésite. Il se retourne pour vérifier si personne ne l’observe. Il échange quelques mots avec la jeune dame blonde qui l’accompagne. Elle lui sourit. Il la prend par le bras. Elle ne l’éconduit pas. 

Alors, il l’enlace, avec la maladresse de ceux qui ne sont pas encore amants, et ils échangent un baiser passionné.

Depuis une fenêtre du n°38 de la KöttenerStrasse, un homme observe la scène. Son visage s’éclaire. Amateur d’arts graphiques, il pense à Robert Doisneau et à son célèbre Baiser de l’hôtel de ville (1950). Il tient à son tour un sujet parfait, un bon texte et un titre magnifique pour le deuxième album de ce qui deviendra sa trilogie berlinoise.

L’homme dans la rue, c’est Tony Visconti. Il est producteur (et marié à la chanteuse Mary Hopkin qui a posé sa voix sur Low). La jeune dame blonde, c’est Antonia Maass. Elle est choriste. L’homme à la fenêtre, c’est David Bowie. Et, pour ne pas perdre la magie de l’instant présent, il écrit en toute hâte...

'Cause we're lovers
And that is a fact
Yes, we're lovers
And that is that  
Though nothing
Will keep us together
We could steal time
Just for one day
We can be heroes
For ever and ever
What d'you say? (1)

Comme un instantané génial en noir et blanc...

Retour en studio

Malgré son abord volontairement anti-commercial, Low a conquis un large public en janvier de l’année 1977. David Bowie entend lui réserver rapidement un follow up. Le même studio – Hansa à Berlin – et la même équipe de production.

Le titre de travail est Sons Of The Silent Age, du nom de l’unique chanson écrite avant le processus d’enregistrement du nouvel album (2). "Sons Of The Silent Age" est un hommage de Bowie à Jacques Brel, une de ses idoles. Brel a pourtant snobé Bowie, en refusant de le rencontrer alors qu’il avait réussi une adaptation absolument magistrale d’"Amsterdam". 

Mais le Berlinois d’adoption (momentanée) n’en a cure. C’est avec le même respect qu’il emprunte cette fois au Belge le thème de "Les vieux".

The old folks never die 
They just put down their heads
And go to sleep one day (3) 

Le travail de conception de l’album est mené très rondement, avec enthousiasme et bonne humeur. Tony Visconti, David Bowie et Brian Eno se montrent au mieux de leurs capacités de création artistique. 

Parallèlement à ses travaux avec Bowie, Eno, hyperactif, est également occupé à parachever (en collaboration avec le peintre Peter Schmidt et dans une lignée assez proche de la trilogie berlinoise) son très bon Before And After Science qui sortira en décembre 1977. 

A boire et à manger 

C’est dans les détails que se cache le Malin. Si l’on observe bien la chronologie, le profil bas fort inhabituel adopté pour Low ne tiendra que quelques mois. Le potentiel de modestie se consume vite chez les génies... Et Bowie retrouve rapidement son piédestal, sa superbe et son sens de l’héroïsme artistique autoproclamé.

"Heroes"…


Evidemment.

Loin (très loin) au-dessus du lot, il y a ce monument qui deviendra, dès la sortie de l’album, un must absolu de la discographie de Bowie. "Heroes" est un moment de magie pure. Et, comme le talent est contagieux, Eno et Visconti vont se montrer extraordinairement créatifs pour l’enregistrer. 

Les deux hommes cherchent à donner une « profondeur » nouvelle à la voix du chanteur. Le système bricolé pour l’occasion – "Bowie Histrionic" (4) – est absolument génial. A l’origine, la plus grande pièce des studios Hansa était une salle de concert. Durant les années trente, les lieux avaient été reconvertis par les sinistres officiers de la Gestapo pour permettre l’organisation de soirées dansantes. 

Comme la réverbération naturelle des lieux, vidés de tout leur affreux décorum nazi, est déjà très marquée, Visconti ne juge pas utile d’ajouter des effets artificiels sur la voix. Il pose trois rangées de micros en échelons refusés, de plus en plus éloignés de l’endroit où se tient Bowie. 

La première rangée de micros capte le chant naturel ; la seconde se déclenche lorsque la voix se fait plus forte puis la troisième vient s’ajouter lorsqu’un paroxysme est atteint. 

Le résultat est simplement monstrueux. Évidemment, comme c’est souvent le cas lorsqu’un titre confine au pur génie, il "écrase" tout ce qui l’entoure.  

On se doit bien évidemment de déplorer le fait que le titre ait été raboté de moitié (ou presque) pour sa sortie en single. Le chef d’œuvre s’en trouve totalement dénaturé. En guise de (maigre) compensation, le single sortira en version originale, en version française ("Héros", sur un texte, poliment qualifié de surréaliste, "traduit" par Coco Schwab, l’assistante personnelle de Bowie) et en version allemande (Helden, sur un texte plus fidèle à l'original d’Antonia Maass).

Chef-d’œuvre. Définitif. 

La comparaison est ensuite difficile. Avec ses allures cacophoniques peu conventionnelles, "Beauty And The Beast" (deuxième single) propose des lyrics cryptiques qui font écho à la fois aux stratégies obliques de Brian Eno et à l’ambivalence des sentiments de David Bowie entre bien et mal, vie et mort, drogue et renaissance, blanc et noir.

L’intrigant "Joe The Lion" évoque la vie étrange de Chris Burden, un artiste américain connu pour ses outrances fascinantes (5).

En complet décalage avec le reste de l’album, le très doux "Sons Of The Silent Age",  déjà évoqué, tombe – joliment – comme un cheveu dans la soupe rythmique qui l’entoure. On ne dispute pas des goûts et des couleurs mais, alors que le contexte ne le met pas en valeur, c’est peut-être le morceau le plus intéressant de Heroes après la plage titulaire. 

"Blackout" clôture, sans vraiment briller, la face A du vinyle en évoquant (stratégies obliques obligent) deux événements non corrélés, à savoir un malaise physique de David Bowie et le bref passage à Berlin d’Angie Bowie. 

Renouant avec le schéma déroutant  de Low, la face B de Heroes se veut "expérimentale".

Si "V-2 Schneider" (un hommage appuyé à Florian Schneider de Kraftwerk) reste défendable (quoiqu’en retrait par rapport à l’imagination fertile du groupe allemand), les trois instrumentaux suivants sont une interminable purge "new age" dans le plus pur style "Muzak de salle d’attente pour gourou en développement personnel spécialisé en thérapies bourgeois bohèmes". Il ne manque, pour compléter le tableau, que les bâtons d’encens et le petit glouglou énervant d’une "Fontaine-Boudha qui sourit" en résine imitation pierre patinée par le temps.

En matière artistique, on peut toujours trouver des prétextes conceptuels à tout et à rien mais cette longue procession sans rythme fleure franchement le remplissage auto-satisfait, même si certains y trouveront quelques "fulgurantes références cinématographiques" (6). 

"The Secret Life Of Arabia" - qui conclut l’opus sur un ton funky qui se veut joyeux sans l’être – n’est jamais entendu que par les rares petits rockers qui n’ont pas sombré dans un sommeil réparateur dans la salle d’attente de leur gourou.

My, My, Hey, Hey, Roquairol Is Here To Stay

Cette fois, l’album affiche un artwork aux antipodes du laid bricolage orange qui habillait Low. La photographie en noir et blanc – définitivement iconique – est confiée au Japonais Masayoshi Sukita en qui beaucoup voient le maître absolu du portrait rock (ce qui est vrai). 

Le shooting se déroule à Harajuku, le quartier branché de Tokyo. 

Sukita s’inspire à nouveau de Roquairol, une gravure sur bois expressionniste d’Erick Heckel (7), un thème déjà utilisé pour la pochette de The Idiot d’Iggy Pop. 

Le résultat est simplement sublime. Sukita signe ici une des cinq (ou dix, admettons) plus belles pochettes rock du XXème siècle.

Bye Bye, Berlin

Heroes va suivre les traces de Low en se hissant à la troisième place des charts britanniques. Fort de son nouveau succès critique et populaire, David Bowie va choisir le confort des studios suisses pour mettre un terme à sa "trilogie berlinoise". 

De héros à Berlin à locataire à Montreux... Peut-on parler encore d’une progression artistique ?


(1) Parce que nous sommes amoureux / Ca, c’est certain / Nous sommes amoureux / Et tout est dit / Même si rien / Ne pourra nous unir / Nous pourrions voler un peu de temps / Juste pour un jour / Nous pouvons être des héros / Pour toujours et à jamais / Tu en dis quoi ?

(2) Influencé par les théories "créatives" de Brian Eno, Bowie a décidé de dorénavant tout écrire "sur le tas", au fur et à mesure de l’avancement de l’album.

(3) Les vieux ne meurent pas / Ils s’endorment un jour / Et dorment trop longtemps

(4) L’expression un brin moqueuse puisqu’un histrion est un acteur, mime et musicien, un peu grotesque, très caricatural et vaguement prétentieux. "Jouer les histrions" conserve un caractère péjoratif.

(5) Artiste le plus outrancier de son temps, Chris Burden a, par exemple, été photographié alors qu’il tirait à balles réelles sur un Boeing 747 en phase d’atterrissage. Par la suite, il a organisé sa propre torture en se faisant tirer dessus (dans le bras) par un de ses assistants. Passionnant.

(6) Par exemple(s), Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée et Le Troisième Homme.  

(7) En 1917, Heckel mettait en scène le portrait torturé d’un ami acteur tourmenté par la première guerre mondiale.



Issue de la culture biologique (à 94 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique recyclable fabriqué à vil prix en Chine. 

Elle est dédiée – avec beaucoup d’émotion(s) – aux quarante petits rockers qui ont récemment perdu la vie dans une cave en Suisse et à Renée Nicole Good, assassinée froidement de trois balles de gros calibre devant l’école de son fils. "Même si rien ne les fera jamais reculer / Nous pouvons les vaincre / Juste pour un jour / Nous pouvons tous être des héros / Juste pour un jour.." Même mort, Bowie continue d’avoir raison...

Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage patiemment ma vie et mon brave chien Gupette qui cherche son os tandis que je cherche mes mots.


 

Commentaires
Amaury de Lauzanne, le 12/07/2024 à 20:28
Le feu sous la glace....Déjà la pochette de Masayoshi Sukita qui fige un Bowie hypnotique et froid. Les photos de la session sont superbes et valent le regard...Un album véritablement berlinois...Un romantisme rock très sophistiqué au coeur de la ville déchirée (« Beauty and The Beast » ?). Et la chanson titre qui demeure l'une des plus belles réalisations de Bowie servie par le travail de Fripp, Eno et Visconti. Le coup de la voix captée par trois micros déclenchés et fermés à des volumes sonores différents donne une intensité redoutable. Outre cette chanson culte, la face A offre quatre titres de rock glacé et stylé. Un cran au-dessous, la face B se balade dans des ambiances surtout instrumentales, exotiques ou ténébreuses.