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Critique d'album

Fontaines D.C.


Dopamine Chamber


(16/10/2026 - XL Recordings - Post Punk - Genre : Rock)
Produit par James Ford

1- Six Shot Morning / 2- Marianne / 3- Mimesis / 4- Happy For You / 5- Demolition / 6- Tongue / 7- One Man / 8- Where Is Gone? / 9- You Miss Me / 10- Japan / 11- Intimate
Note de 4/5
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Note de 4.0/5 pour cet album
"Le nouveau visage de Fontaines D.C."
Mathieu, le 24/10/2026
( mots)

S’il y a bien une chose à retenir en cinq albums et sept ans, c’est qu’il ne faut pas s’attendre à ce que Fontaines D.C. nous serve du réchauffé. Depuis 2019, nos cinq lads de Dublin ont considérablement élargi leur terrain de jeu, remaniant sans cesse le post-punk de pub qui les a fait connaitre et qui parait désormais à des lieues de leur esthétique actuelle. Leur surprenante évolution suit pourtant une logique assez implacable. Aux premières échappées mélancoliques d’A Hero’s Death succédait l’équilibre quasi parfait de Skinty Fia, avant que Romance ne fasse voler en éclats les dernières barrières stylistiques. Les guitares abrasives ont progressivement partagé l’espace avec des arrangements plus subtils, portés par des synthés devenus omniprésents. Une bonne moitié de Romance lorgnait déjà vers cette nouvelle facette ("Desire", "Motorcycle Boy", "Sundowner"), que Dopamine Chamber embrasse aujourd’hui pleinement. Le groupe s’est ouvert au monde, et ce cinquième album confirme une mue que l’on avait largement vue venir.


Cette ouverture pouvait néanmoins nous faire craindre le pire. Avec la notoriété internationale venait aussi le risque d’arrondir les angles, jusqu’à perdre cette personnalité qui nous avait tant charmée. La découverte au compte-gouttes des premiers singles, dont l’étrange "Tongue", n'a clairement pas rassuré. Mais, bien à leur place dans l’album, ces morceaux prennent une tout autre dimension. Malgré son orientation explicitement mainstream, Dopamine Chamber ne livre pas toutes ses subtilités à la première écoute. Il faut y revenir, laisser les détails s’installer et les mélodies faire leur chemin. Plutôt rassurant pour un disque que l’on pouvait redouter calibré pour une consommation immédiate.


Sur le fond, cet élargissement dépasse d’ailleurs la seule question musicale. Après le rapport tourmenté à l’Irlande de Skinty Fia, Chatten se penche sur une inquiétude plus universelle : notre quête de plaisir et de distractions face à un monde qui semble courir à sa perte. Les mélodies accueillantes et les arrangements enveloppants prennent alors un double sens. On peut y trouver un refuge réconfortant, mais cette froideur synthétique maintient en arrière-plan une tension sourde.


Une tension que le groupe sait surtout faire vivre dans les détails. L'album impressionne d’abord par sa manière d’enrichir les arrangements par petites touches. L’ouverture "Six Shot Morning" installe un décor chargé de boucles électroniques et de claviers, où l’agitation se construit sans retrouver la frontalité des débuts mais plutôt une sorte de groove dérangé. "Marianne" prolonge cette immersion, sa basse synthétique et ses cordes contribuant à une séduction un peu trouble. Mais c’est surtout l’excellent "Happy For You" qui rafle la mise dans ce registre. Sa guitare distille quelques notes délicatement placées dans les aigus, trouve les rares espaces laissés libres par le chant, puis accompagne une explosion shoegaze qui nous laisse face à un mur sonore assez impressionnant. On retrouve cette science de la densification qui faisait déjà tout le sel de "Desire", avec un relief qui donne envie d’y retourner immédiatement. Les guitares ont changé de rôle, certes, mais elles savent encore provoquer le frisson. L’un des grands moments du disque, et une belle démonstration de la finesse du travail accompli autour de James Ford. À l’image des Arctic Monkeys qui avaient franchi un cap décisif avec AM en 2013, eux aussi épaulés par le producteur pour leur cinquième album, Fontaines D.C. fait du sien une nouvelle étape dans sa conquête du grand public.


Le groupe n’a pas pour autant perdu son sens de l'accroche. "Mimesis" s’avance sur un terrain new wave à la New Order franchement dansant, avec un synthé qui fait mouche et cette ligne de guitare sautillante. La mécanique est précise, mais la mélodie conserve suffisamment de souplesse pour ne pas tourner à l’exercice de style. Dans un registre plus pop, "Demolition" aurait parfaitement pu figurer sur Romance, tant son efficacité accrocheuse rappelle le single "It’s Amazing to Be Young", paru dans son prolongement.  "Japan" apporte de son côté cette respiration solaire que l’on avait tant aimée sur "Favourite". Ces titres donnent de l’élan à l’ensemble et rappellent que l’ambition populaire du groupe repose aussi sur un vrai talent d’écriture. Il y a de quoi fédérer bien au-delà du cercle post-punk originel, avec une facilité presque déconcertante à rendre chaque idée évidente.


C’est pourtant du côté des orchestrations les plus délicates que se cache la plus belle surprise de ce disque. Sur le papier, la présence de Rosalía sur "Where Is Gone?" avait de quoi éveiller nos craintes de voir les Irlandais succomber aux collaborations opportunistes. À l’arrivée, le duo constitue l'un des sommets de l'ensemble. Chatten n’a jamais aussi bien chanté, trouvant dans la douceur de la Catalane le contrepoint idéal à son timbre grave et éraillé. Leurs voix se répondent, se rejoignent, et donnent à la mélancolie du morceau une profondeur que chacun aurait difficilement obtenue seul. On mesure le chemin parcouru depuis les débuts presque monocorde de Dogrel, sans que ce gain de maîtrise ait effacé les aspérités qui rendent sa voix si attachante. Certes, on ne trouvera pas ici de déflagration comparable aux bangers "Starburster" ou "I Love You", mais ce titre a largement de quoi s’installer dans le répertoire scénique du groupe, avec une puissance émotionnelle capable d’offrir une respiration bienvenue entre deux morceaux plus frontaux.


Cette réussite compense aussi une seconde moitié moins convaincante, où l’on retrouve certaines limites déjà perceptibles sur le précédent album. « One Man » peine à emporter totalement l’adhésion, avec une ampleur orchestrale qui rappelle les grandes ballades d’Elbow, sans en retrouver toute l’évidence mélodique. "You Miss Me" se perd un peu dans ses nappes de violons, malgré une guitare dont les inflexions rappellent agréablement les premières heures du groupe. À force d’enrober les chansons, les arrangements finissent parfois par en atténuer le relief. Rien de rédhibitoire, mais quelques aspérités supplémentaires auraient aidé ces passages à laisser une empreinte plus durable.


La conclusion vient heureusement troubler cette relative accalmie. Alors que Romance s’achevait sur la lumière de "Favourite", Dopamine Chamber laisse à "Intimate" le soin de refermer la porte, une fois passée l’éclaircie de "Japan". Le spoken word de Chatten rappelle le magnétisme de ses débuts, désormais plongé dans une atmosphère autrement plus inquiétante. Cette impression de fête en bout de course fait écho au propos du disque : on peut chercher refuge dans le plaisir, le malaise finit toujours par refaire surface. Une sortie sombre et bien sentie, qui rappelle combien cette voix conserve son pouvoir de fascination lorsqu’elle retrouve un phrasé plus rugueux.


Dopamine Chamber est donc un bon disque, très bon même, dont les écoutes successives révèlent ce que les singles laissaient difficilement entrevoir. Reste qu’après avoir goûté à la quasi-perfection de Skinty Fia, difficile de ne pas garder une pointe d’amertume devant l’éloignement de cette patte plus brute, de cet équilibre entre tension et mélancolie qui nous avait tant saisis. Le groupe suit pourtant une trajectoire artistique suffisamment convaincante pour que la nostalgie ne suffise pas à lui donner tort. Avec les stades annoncés pour 2027 et les deux soirées de Slane Castle déjà complètes, le parallèle avec U2 prend une tournure de plus en plus concrète. Nos cinq Irlandais semblent bien partis pour fédérer plusieurs générations d’amateurs de rock. On leur souhaitera simplement de conserver cette curiosité et ce goût du détail à mesure que les scènes s’agrandissent. Pour l’instant, l’ouverture au monde leur va décidément bien.


 


A écouter : "Six Shot Morning", "Happy For You", "Where Is Gone?"

Avis de première écoute
Note de 4/5
Ce qui est fascinant avec Fontaines DC c’est leur propension à porter un contenu OK bien dans un contenant qui met KO bien bien. Leur façon détournée d’être mainstream n’est même pas agaçante puisqu’ils savent être séduisants en même temps que d’être retenus malgré leur succès. Un genre de délicatesse fluorescente d’adulescent qui colle parfaitement à l’ère du temps.
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