
Paul McCartney
The Boys Of Dungeon Lane
Produit par Andrew Watt


Et mon âme sent la patate
Ce soir-là de juillet 1969 – il y a bien longtemps – mon paternel a allumé une Saint-Michel verte sans filtre avant de prendre sa voix qui voulait dire "Voici venue l’heure de la leçon de vie, fils !"
Nous étions assis à l’extérieur à surveiller un feu de bois qui éclairait le crépuscule. Il n’y avait plus vraiment de flammes. A mes yeux, le feu était éteint. Mais il s’en dégageait encore une chaleur impressionnante.
Alors, mon père a dit : La chaleur des braises est la meilleure des chaleurs…
Élevé à la dure en Ardenne belge, il avait développé un sens particulier de la formule et du raccourci.
Il a continué : Parce que c’est dans les braises qu’on fait les patates pétées… (10)
Les privations de la guerre l’avaient rendu perpétuellement affamé...
Alors, ce soir-là, en observant la Lune où Neil Armstrong allait bientôt poser le pied, nous avons cuisiné quelques patates pétées en silence tandis que la maisonnée dormait déjà.
Juste un père, son fils, un ciel étoilé et quelques braises.
Et je n’ai jamais oublié ni le parfum ni le goût si particulier de ce moment volé au temps.
Solastalgie positive
Des grands feux du rock classique, il ne subsiste plus grand chose. Les derniers héros des temps anciens (qui ne sont pas encore morts) ne sont plus que des vieux bonshommes ravagés par les outrages de l’âge et par les séquelles de leurs excès d’antan.
Mais – et feu mon paternel avait raison – la chaleur des dernières braises produit encore de sacrées patates pétées.
C’est Paul McCartney qui ouvre le prestigieux bal 2026 des très vieux fourneaux. Et The Boys Of Dungeon Lane va marquer mon année.
Une année qui convie également à son festin de souvenirs une kyrielle de survivants : Deep Purple (Splat), Yes (Aurora), The Rolling Stones (Foreign Tongues), Peter Gabriel (O/I)…
A désespérer les croque-morts...
Or donc, à Liverpool, il y a un quartier ouvrier assez quelconque qui s’appelle Speke. Son code postal est "L24" ("L" parce que Liverpool et "24" parce que "24"). Et, au cœur de Speke, il y a Forthin Road.
Enfant, le gaucher habitait au numéro 20 de Forthin Road. Mais il aimait observer les oiseaux sur la rive de la Mersey River (1). Pour rallier la rivière, petit Paul, The Oberver’s Book Of Birds (Editions Frederick Warne & Co) sous le bras (2), devait emprunter Dungeon Lane d’où l’on aperçoit les pistes de l’aéroport régional (autrefois Speke RAF, puis Speke Airport avant d’être rebaptisé John Lennon Airport – John who ? – en 2002).
Tout l’album tient pratiquement sur cet espace géographique anecdotique, défini entre les deux rues. Forthin Road et Dungeon Lane. Deux rues qui ne payent pas de mine mais qui ont été le terrain de jeux de minots promis à une destinée peu commune.
En feuilletant son vieux recueil de photos pour évoquer quelques souvenirs prépubères ("Before we learned to twist and shout..." - 3), Paul McCartney nous conte ici une série d’événements quotidiens d’une incroyable banalité. Papa protestant, marchand de coton, trompettiste et leader du Jim Mac’s Jazz Band. Maman catholique, nurse courageuse et partie trop tôt. Mais aussi la radio qui diffuse du jazz orchestral, l’ivresse de la paix mondiale retrouvée, les petits oiseaux, les copains, George, John (pas encore Ringo), la première fille, les premiers accords guitare, le chagrin qui brise le cœur, la camionnette du laitier, les folles aventures en auto-stop jusqu’aux confins de la cité, les bars bruyants et enfumés où les gosses n’ont pas vraiment leur place et patati et patata.
Des événements qui, il faut bien l’écrire, seraient totalement dépourvus d’intérêt s’ils n’avaient été vécus par un gamin dont l’œuvre appartient désormais (et pour longtemps encore) à la conscience culturelle universelle.
C’est que, entre les premiers jeux de gosses du côté de Dongeon Lane et aujourd’hui, il y a eu 600.000.000 (4) de disques rock vendus.
Et puis, il y a un sous-marin jaune géant près de l’enceinte du John Lennon Airport…
Accord sans nom
The Boys Of Dungeon Lane est né en 2021 d’un placement de doigt sur un manche de guitare.
Tout en discutant (musique, évidemment) avec Andrew Watt, McCartney a joué un accord qui n’existe pas. Une déclinaison de Ré (D13b9) qui flotte entre deux tonalités. Le genre d’accident que, d’ordinaire, l’on oublie aussitôt. Mais, dans notre histoire, cet accord qui n’existe pas est devenu la plage introductive de l’album. C’est "If You Lie There", un titre nerveux aux vagues allures "Wings", qui a ouvert la boîte aux souvenirs. En grand.
Le reste coulait évidemment de source.
Quarante-sept minutes durant, le Liverpuldien démontre que, depuis le départ précipité de Brian Wilson, il est le meilleur mélodiste rock vivant sur la planète Terre (5). Il rend par ailleurs un hommage appuyé au Beach Boy période Smile sur l’excellent "Never Know".
The Boys Of Dungeon Lane est a minima le meilleur opus de McCartney depuis Chaos And Creation In The Backyard (2005). A minima. Il est même plus varié, plus riche, plus chaleureux et sans titre vraiment faible.
A l’extrême rigueur, la plage la plus simpliste reste ce joyeux "Home To Us", un peu nunuche, offert à Ringo Starr (6) qui voit Sharleen Spiteri et Chrissie Hynde s’époumoner joliment dans les chœurs.
McCartney joue de pratiquement tous les instruments et, même si la voix chevrote dans certaines tessitures, l’ensemble frôle la perfection, entre des ballades très typées et des élans plus speedés (la plage introductive et le puissant "Come Inside") qui démontrent qu’il y a encore du charbon dans le gazogène.
Andrew Watt co-compose cinq titres et réalise un travail de production qui mérite amplement ses cinq étoiles. L’homme travaille dans la nuance et le respect et il est amusant de voir que les cinquante années d’âge qui séparent les deux gaillards ne les empêchent pas de tisser les liens puissants d’une relation productive où chacun s’exprime clairement d’égal à égal (7).
Avec ses quatorze titres, le menu est copieux mais McCartney ne cède à aucun moment à la nostalgie ou aux regrets. Son approche, frappée du sceau de cette fausse naïveté qui est devenue sa marque de fabrique, est résolument positive.
Même quand il pleut à l’intérieur
Quelque chose me dit que tout ira bien
Les émotions positives qui s’étaient éteintes semblent renaître
Et elles brillent comme la première étoile de la nuit (8)
J’adore cette approche de l’enfance, entre naïveté extrême et conscience déjà éveillée, qui me fait penser aux plus belles lignes de Stephen King dans Stand By Me. Qu’on le veuille ou non, notre passé est la fondation de notre présent et de notre futur.
Mais, si tout ce que vivent les êtres humains est absolument essentiel pour eux, il faut savoir relativiser les choses. Comme le disait feu Edgar Morin, la Terre n’est qu’une planète minuscule qui tournicote autour d’un soleil de banlieue minable. Alors, même s’ils sont divergents ou contradictoires, nos regards sur quelques photos fanées ne changeront pas grand-chose à l’ordonnancement de l’univers.
Si ce n’est que l’art musical de Paul McCartney a le pouvoir de tout rendre plus beau...
Finalement, la vie tient en quelques mots que l’on aurait envie de faire tatouer sur la peau pour pouvoir y réfléchir sans cesse :
Rien n’est éternel
Il est inutile de pleurer
Personne n’est à blâmer
Pour les jours que nous avons laissés derrière nous… (9)
Vieux gugusses
Je sais que les vieux (la tribu à laquelle j’appartiens) sont vraiment chiants avec leurs vieilles photos, leurs vieilles rengaines, leurs vieilles chialeries et leurs vieux souvenirs poussiéreux. Je le sais et je m’en suis irrité plus souvent qu’à mon tour. Mais, on n’y peut rien... Avec l’âge, le cerveau adopte des manières extrêmement étranges qui rendent parfois le passé plus présent que le présent. C’est probablement la raison pour laquelle, par exemple, je me rappelle parfaitement de la saveur des patates pétées de juillet 1969 alors que je ne me souviens plus de ce que j’ai cuisiné avant-hier…
Finalement, je me demande si je ne vais pas allumer un petit feu de bois à la vesprée. Il doit bien y avoir deux ou trois patates qui traînent dans la cuisine. Et en attendant les braises, la meilleure des chaleurs, je vais chercher un accord impossible sur mon Ovation préférée...
Et me souvenir pendant quelques instants de qui j’étais avant d’apprendre moi aussi à Twist and Shout...
Sélection
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "As You Lie There", "Days We Left Behind", "Come Inside", "Salesman Saint" et, pour l’émotion extrême, "Momma Gets By".
(1) La rivière a donné son nom à un genre musical au début des sixties, ce qui en fait un peu le Mississipi britannique. Souvenons-nous, outre de The Beatles, de Gerry And The Peacemakers, The Searchers, The Merseybeats, ...
(2) Ce n’est pas pour rien que "Blackbird" est un de mes titres préférés du monde. Ceci dit, le fameux oiseau noir n’est pas un volatile mais une femme afro-américaine qui militait pour l’émancipation des siens.
(3) Extrait de "Down South".
(4) Il s’agit d’une estimation raisonnable mais basse. La réalité serait probablement plus proche du milliard.
(5) Il faudrait voir avec Khn et Klek, mon autre grand coup de cœur 2026, si Paul McCartney est également écouté sur la planète de Poitrine (ou à Chicoutimi).
(6) Ce qui fait du titre le premier duo de l’histoire entre Paul et Ringo. Ceci dit, le drumming assez "cliché" de Starr dénote sur l’album. Mais bon, Ringo, c’est Ringo. Et puis l’amitié peut bien supporter un petit écart artistique.
(7) Une relation de dévotion de type "père et fils" ou "grand-père et petit-fils" n’aurait pas pu déboucher sur une œuvre à ce point majeure. Andrew Watt marque tout l’album d’une patte bienveillante certes mais également très présente. Un parfait jeu d’équilibre.
(8) Extrait de "First Star In The Night".
(9) Extrait de "Days We Left Behind".
(10) J’ai choisi diplomatiquement de mettre ce point tout à la fin parce qu’il n’est pas orthodoxe de parler cuisine dans un webzine rock. Alors, la fameuse recette ardennaise de pomme de terre pétée : creuser la pomme de terre non épluchée de part en part avec un vide-pomme. Remplir généreusement le cylindre évidé avec du beurre salé (quelques éclats d’ail ajoutés favorisent une haleine parfaite). Utiliser deux petits tronçons de pommes de terre pour boucher hermétiquement les deux trous aux extrémités. Emballer la pomme de terre (et un peu de gros sel) dans du papier aluminium et placer le tout au cœur des braises d’un feu de bois. Laisser cuire exactement le temps qu’il faut en buvant une bière et en écoutant du rock. Les plus courageux mangeront également la peau carbonisée de la patate.
Cette 155ème chronique pour AlbumRock est garantie sans nostalgie ni regrets ajoutés. Elle a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique (prétendument recyclable) fabriqué à vil prix en Chine.
Je dédie ces lignes au Colonel Hamlet Cox qui m’a (avec une patience assez inhabituelle pour un militaire) patiemment initié au monde de Macca. D’autres avaient essayé avant – et je les salue avec dévotion – mais avaient échoué dans leur mission...
Je remercie également les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et ma brave Gupette qui s’est souvenue de son petit panier de chiot, de ses premiers jappements et de son premier os à moelle tandis que je passais The Boys Of Dungeon Lane en boucle.

















