
Stanley Simmons
Dancing While The World Is Ending
Produit par Rob Cavallo


Supercalifragilistic...
Dancing While The World Is Ending est dédié à Michael Danny Francis qui a quitté cette vallée de larmes en octobre 2025.
Danny a été le Mary Poppins de Nick (Simmons - 22/01/1989) et Evan (Stanley - 06/06/1994). Responsable de la sécurité et garde du corps des musiciens sur les tournées de Kiss, il a veillé maternellement sur l’enfance des deux gamins, veillant à les protéger des aléas de la vie sur la route dans le proche entourage du plus grand cirque rock’n’roll de l’univers.
Un sacré boulot.
Donc, Nick et Evan ont été élevés comme une fratrie par une nounou moustachue. Une fratrie un peu particulière puisque le premier était le fils d’un démon et le second d’un enfant des étoiles. Deux masqués qui ont vendu plus de 150.000.000 d’albums. Une paille.
Mais les petits ont grandi. Nick Simmons est auteur de bande dessinée et rédacteur au Huffington Post. Evan Stanley est auteur-compositeur et guitariste.
En décembre 2024, les deux gaillards – qui sont nés potes (1) – s’amusent à chanter en duo pour amuser la galerie. Ils reprennent "The Sound Of Silence", le pont aux ânes des duos vocaux. Une vraie scie. L’équivalent de "Jeux interdits" chez les apprentis guitaristes ou de Fantasia pour les apprentis sorciers.
La vidéo est postée sur Instagram et déclenche une aimable émeute.
Ce sera le point de départ de cette chronique.
Laurel Canyon
Au début des seventies, le pôle américain du rock, lassé de son flower power et de ses vieux hippies, délaisse San Francisco et New-York pour établir son GQG à Laurel Canyon, un quartier paisible et arboré de Los Angeles, situé fort opportunément à quelques minutes de Sunset Boulevard et de son industrie musicale. Le style musical s’est lentement mué en un puissant mouvement de contre-culture, imposant les bases d’un folk-rock-pop électrique (ou électro-acoustique) résolument contestataire, profondément protestataire et plus "adulte", caractérisé par des harmonies vocales et une esthétique plutôt intimiste.
Chaque pièce de chaque maison de Laurel Canyon devient alors un lieu de rencontre et de création, entre tisanes qui incitent au rêve et cigarettes qui font rire.
Il suffisait alors d’y aller promener son chien pour croiser Graham Nash, Joni Micthell, Mama Cass, David Crosby, Jackson Browne ou Glenn Frey.
En choisissant de ressusciter un son "disparu" (2), Nick et Evan se sont affranchis du fort bruyant répertoire de leurs célèbres paternels.
Ils proposent ici un opus rétro-moderniste, aux accents post-hippies assumés (le magnifique artwork en est témoin), entre douceur et chaos, versatile et varié jusqu’à en être parfois hétéroclite (sans pour autant vraiment paraître décousu).
Dancing While… est une superbe collection de pépites souvent électro-acoustiques qui explosent en tous sens, mettant en valeur de jolies subtilités vocales et la complicité artistique quasi fraternelle qui lie les deux hommes.
Entre aujourd’hui, ailleurs et jamais
L’ambiguïté du propos se retrouve déjà dans le titre. La formule "danser tandis que le monde se meurt" peut être interprétée de deux façons : soit je danse parce que je me réjouis de voir le monde courir à sa perte ; soit je danse pour oublier que mon univers touche tristement à sa fin.
Souvent joyeux, parfois gentiment désordonné dans l’esprit Laurel Canyon, quelquefois grinçant quand il prend des allures urbaines (mâtinées de l’esprit new-yorkais côte Est de The Band), Dancing While… est un album d’une étrange maturité pour un duo qui a gratté ses premiers accords communs vingt petits mois plus tôt.
Si le bordel sonique de la plage titulaire n’est pas extraordinairement convaincant (le refrain mis à part), l’opus contient de nombreuses pépites. Des singles aussi « évidents » que "Body Down" et "Lilith" ou des compositions superbes comme le très joli "Cold", "Temporary Love" (le plus Simon & Garfunkel) et "Cellophane" qui marient délicatesse et harmonie tout en faisant preuve d’une grande efficacité à s’incruster rapidement dans les tympans.
Sur un tempo plus rythmé, "Don’t Leave Me Here Like That", "Dystopia Boogie", "Starve The Beast" ou "Running Just A Little Too Long" démontrent que le duo a plus d’une corde à sa guitare.
En parlant de guitare, Evan Stanley fait preuve d’une jolie versatilité et d’une grande virtuosité, principalement quand il quitte les sentiers battus pour s’aventurer dans des délires proto-psychédéliques comme sur "Real Life" (mon moment subjectivement préféré de l’album) où il s’envole très haut et très, très loin. C’est par ailleurs la seule composition de l’album qui puisse trahir un vague "lien de parenté" dans la mesure où la construction du titre évoque Paul Stanley (3).
La production de Rob Cavallo (qui manage également le duo) est remarquable. L’homme, connu pour ses collaborations avec Alanis Morissette, Green Day, Linkin Park ou encore Fleetwood Mac, parvient à capturer la complicité entre les deux musiciens et à moderniser le son des seventies pour réaliser un album furieusement contemporain. Le traitement des harmonies vocales mérite son lot de louanges, principalement lorsque les voix courtisent les chants gospel ou quand l’ambiance se fait délirante comme sur les puissants "Starve The Beast" et "Dystopia Boogie".
Voyage initiatique
A l’inverse du professionnalisme de l’équipe de production, la firme de disques – Licorice Pizza Records – est animée par une infernale bande de bricolos amateurs. A l’origine – en 1971 – l’enseigne appartenait à un petit magasin de disques de Los Angeles (au 12230 de Ventura Boulevard, à vingt minutes de Laurel Canyon). La légende raconte que son propriétaire actuel, Kerry Brown (4), aurait dormi sur le trottoir en avril 1983 pour être le premier à acheter Let’s Dance de David Bowie à l’ouverture de la boutique (5).
Dancing While… a mis 21 jours (soit une moyenne de18 km/heure) pour parcourir la distance entre Los Angeles et mon petit bled ardennais. Pour un montant total dépassant les 130 euros en additionnant le prix (très raisonnable) du disque, les taxes, les surtaxes, les autres taxes, la TVA, les frais douaniers (6) et le transport... Ce n’est pas un tarif très flower-power... Mais le précieux est arrivé intact et dédicacé. La fois prochaine, j’irai le chercher moi-même à L.A. pour gagner un peu de temps...
Sélection express
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement le très psychédélique et guitaristique "Real Life ", les magnifiques "Lilith" et "Body Down" puis "Dystopia Boogie".
(1) Ça doit être le jeu de mot le plus subtil mais le plus crypté de toute ma vie. Il m’arrive même d’éprouver des difficultés à le comprendre quand je relis ma propre chronique.
(2) Le style est généralement considéré comme hautement préhistorique par les petits rockers du XXIème siècle. A raison, évidemment.
(3) Je pense ici aux plages les plus élaborées (et les moins "immédiates") des opus en solo de Paul Stanley.
(4) Ce qui démontre son courage… A titre personnel, j’aurais plutôt profité de la nuit pour fuir cet album épouvantable.
(5) Lorsqu’il a acheté la petite entreprise, Brown a promis de s’en tenir à un seul credo rock : "Le même nom, la même énergie et le même canapé où s’asseoir pour regarder tourner un disque sur une platine..."
(6) Mon petit pays est connu pour être la plaque tournante des pires trafics au monde de produits illicites (qui échappent à tout contrôle) mais la vérification par les services douaniers d’un vinyle US emballé dans un stupide carton nécessite un délai de neuf jours de travail acharné. Une école de patience...
Cette 171ème chronique pour AlbumRock est garantie 100 % post flower-power. Elle a été rédigée en dansant follement autour de mon petit bureau. Tandis que le monde se consumait allègrement…
Elle est dédiée à tous ceux et toutes celles qui croient dur comme fer qu’une chanson peut changer les âmes.
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, mon épouse et mon brave chien Gupette qui a accepté que je décore ses grandes oreilles avec quelques fleurs des champs pendant mon travail de rédaction.
















