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Critique d'album

ØXN


CYRM


(27/10/2023 - Claddagh Records - Folk-doom-krautrock - Genre : Autres)
Produit par

Note de 4/5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"Un retour au coeur de l'expérience musicale."
Aurélien, le 09/01/2024
( mots)

Il est un peu injuste de commencer cette chronique de l'excellent album d'ØXN (prononcez "Oxen") en parlant d'un autre groupe, mais il est difficile de faire autrement. Des quatre membres qui constituent le groupe, il y a un nom qui attire particulièrement l'attention : Radie Peat. Et, éventuellement, un deuxième : John "Spud" Murphy. À savoir, respectivement, la chanteuse multi-instrumentiste et le producteur/ingé-son de Lankum, dont le quatrième album, False Lankum, est sorti le 24 mars dernier.


Avec ce colossal double album, Lankum poussait encore plus loin les expérimentations sonores de leurs albums précédents. Post-rock, drone, shoegaze, bruitisme, rock progressif y étaient passés à la moulinette pour être mis au service du répertoire traditionnel anglo-saxon. Résultat, ce quatrième album est, à ce jour, leur plus gros succès.


Plébiscité par la plupart des publications anglo-saxonnes, comparé par le magazine MOJO à un équivalent folk d'OK Computer, de The Dark Side of the Moon et de F#A#∞, False Lankum a été nommé parmi les meilleurs albums potentiels du prestigieux Mercury Prize britannique (imaginez des Victoires de la Musique qui récompenseraient vraiment de la bonne musique). Un temps favori, l'album a finalement perdu face au non moins excellent Where I'm Meant to Be d'Ezra Collective. Néanmoins, le groupe a terminé l'année avec un concert triomphal devant 3000 personnes, à la Roundhouse de Londres et False Lankum a été désigné comme meilleur album de l'année par les critiques du Guardian, de Uncut et de The Quietus.


Dès lors, il est difficile d'aborder la musique d'ØXN sans, instinctivement, la comparer d'une façon ou d'une autre à celle de Lankum. C'est certes injuste envers les autres membres du groupe, Eleanor Myler, batteuse du groupe Percolator (dans lequel officie également John Murphy) et la chanteuse et multi-instrumentiste Katie Kim.


En outre, un premier coup d'œil à la tracklist invite également à ce rapprochement. À l'instar de Lankum, ØXN revendique son attachement à la tradition folk puisque quatre des six titres sont tirés plus ou moins directement de ce répertoire. "Cruel Mother" et "The Trees They Do Grow High" sont des chansons traditionnelles, Love Henry est une variation d'une chanson aussi connue sous le nom de Young Hunting ou Henry Lee et si The Wife of Michael Cleary est une chanson récente, écrite par Maija Sofia en 2019, elle fait référence à un événement bien réel, le meurtre de Bridget Cleary en 1895 par sa belle-famille qui croyait qu'elle avait été remplacée par une créature magique. Cet événement a eu un impact durable sur la culture irlandaise, notamment à travers une comptine avec les paroles suivantes : "Are you a witch, or are you a fairy/Or are you the wife of Michael Cleary?"


Enfin, les premières mesures de l'album où Radie Peat entonne a cappella les paroles de "Cruel Mother" pourraient rappeler Lankum… si cette impression n'était bien vite démentie.


Là où Lankum reste, malgré ses expérimentations, attaché au folk en tant que genre, privilégiant des instruments acoustiques et traditionnels, les arrangements d'ØXN s'affranchissent de ces barrières. Via l'utilisation de guitares électriques, de synthétiseurs, d'effets électroniques, la musique du groupe ressemble plus à celle de Percolator ou de Katie Kim qu'à celle de Lankum. Les mélodies traditionnelles y sont retravaillées à travers des sonorités issues du krautrock, du post-punk ou du doom. D'ailleurs, le caractère insaisissable de leur musique se retrouve dans le texte promotionnel de leur label, Claddagh Records, qui parle de "chaînon manquant entre Enya, Ennio Morricone, Richard Dawson et Neu!".


Plus pragmatiquement, on pourrait rapprocher la musique d'ØXN de celle d'artistes comme Chelsea Wolfe, Marissa Nadler ou encore Anna von Hausswolff : une musique qui transcende les genres dans sa recherche de l'intensité maximale. Et dans le cas d'ØXN, cette recherche d'intensité a un but bien précis, suggéré par le titre de l'album. CYRM (prononcez "saï-rim") est un mot irlandais désignant un sortilège, la plupart du temps jeté par une femme vers un homme. De fait, la quasi-totalité des chansons impliquent des histoires d'infanticides ("Cruel Mother"), de mariage forcé et de deuil ("The Trees They Do Grow High"), de meurtre par jalousie ("Love Henry"), de maltraitance et de vengeance ("The Feast", réinterprétation d'une chanson que Katie Kim avait déjà publiée en 2012) et de féminicide ("The Wife of Michael Cleary"). Et évidemment, l'interprétation et les arrangements se font l'écho des sentiments afférents : remords, rancœur, désespoir, colère, etc.


La seule exception à cette litanie macabre est le dernier titre de l'album, une reprise du morceau "Farmer in the City" de Scott Walker pour lequel le chanteur anglais avait utilisé la traduction d'un poème de Pier Paolo Pasolini destiné à son amant Ninetto Davoli. Si la version par ØXN est méconnaissable par rapport à l'original de Scott Walker, le choix d'une telle reprise est significatif.
À l'origine, "Farmer in the City" est apparue sur Tilt, l'album de Scott Walker sorti en 1995. Avec cet album, il confirmait le virage expérimental entrepris avec son album précédent, Climate of Hunter. Par la même occasion, il amorçait la trilogie qu'il allait par la suite compléter avec The Drift et Bish Bosch, avant de conclure sa carrière avec Soused, son album en collaboration avec Sunn O))). Si Walker est généralement plus connu en tant que chanteur pop avec les Walker Brothers, ou à travers ses quatre albums éponymes où il se faisait crooner, c'est bien la dernière partie de sa carrière, celle où il s'est radicalement tourné vers les expérimentations, qui intéresse ØXN.


En outre, l'ambivalence du titre de la chanson semble résumer la démarche du groupe : un "fermier en ville", comme une synthèse entre le passé traditionnel et les expérimentations contemporaines… Si tant est qu'une telle synthèse soit nécessaire.


Finalement, c'est peut-être ça, le postulat d'ØXN. Et si l'avant-garde n'était pas la résurgence d'une forme primordiale de musique ? Que ce soit dans ses essais minimalistes, dans ses recherches sur la texture des sons, dans son dépassement des règles tonales au profit d'un impact émotionnel immédiat et puissant, il y a de grandes chances que l'avant-garde emprunte des chemins arpentés il y a bien longtemps, lorsque les humains ont commencé à organiser les sons qu'ils produisaient avec des moyens de fortune. C'est ce que semble suggérer la pochette avec sa statuette qui pourrait sortir du néolithique et sa couleur rouge incendiaire qui évoque l'art contemporain.


Au moment d'écrire ces lignes, il est difficile de dire si cet album donnera suite à d'autres opus. Les quatre membres d'ØXN ont déjà leurs propres projets et le succès grandissant de Lankum ne va pas arranger l'emploi du temps de Radie Peat. D'ailleurs, leur seul concert prévu pour 2024, le 29 février à Dublin, ne sera que la troisième fois que le groupe se produit sur scène.


Néanmoins, avec ce premier (et peut-être unique) album, ØXN a bel et bien réussi à façonner un véritable joyau. Dépassant les frontières d'une scène musicale irlandaise pourtant extrêmement féconde, CYRM brille au milieu de tous ces autres albums qui, à travers le monde, cherchent à revenir à l'essence même de l'expérience musicale.

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