
Sigh
Goh-Ka
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En tant que mélomane, mais aussi en tant que chroniqueur et rédacteur en chef, je mets un point d’honneur à m’extirper de la géographie habituelle du rock et du Metal, soit le Royaume-Uni et les États-Unis. Je tends même à vouloir provincialiser ces espaces au profit d’autres pays dont les scènes sont tout aussi abondantes et remarquables depuis les années 1960-1970. Si vous ne le saviez pas, votre webzine préféré saura vous apprendre que l’Europe continentale a toujours été une terre fertile, qu’il s’agisse des pays de l’ouest (cocorico), de Scandinavie (vous avez dit Suède ?), du Sud (le fameux Rock Progressif Italien) voire même de l’est (50 nuances de rock hongrois). Nous avons même, à plusieurs reprises, évoqué l’Amérique latine jusque dans ses dimensions historiques pour l’Argentine et le Mexique. Et il y a de quoi vouloir expatrier ses oreilles.
Or, je dois confesser ma méconnaissance des musiques saturées asiatiques, et notamment de celles venues Japon qui jouissent pourtant d’une belle réputation. Le fait est que, contrairement à une grande partie de ma génération, je n’ai pas été bercé par la culture japonaise pour laquelle je ne partage pas le tropisme assez répandu en France. En outre, je suis assez réfractaire à l’esthétique des mangas, peu porté sur les activités vidéoludiques, et peu convaincu par la (reconnaissons-le) magnifique tradition culinaire nippone. Ainsi, rien ne me poussait à prendre le temps de découvrir la scène japonaise, mais cela était moins par fermeture d’esprit (cela n’est pas mon genre) que par un souci de répartition de mon temps d’écoute en défaveur de cet espace.
Mais un jour de 2026, la campagne promotionnelle du quatorzième album de Sigh, Goh-Ka, est parvenue jusqu’à moi, parée de sa magnifique pochette signée par le Polonais Maciej Kamuda et d’un single haut en couleur, "Unputenpu", dans lequel un solo typé 70s de Mikael Åkerfeldt (Opeth) venait embellir encore cette pépite louvoyant entre des styles variés parmi lesquelles quelques belles références aux sonorités japonaises.
Si la musique du groupe fait office de nouveauté pour moi, Sigh est une référence dès le début des années 1990 et depuis, sa longue aventure l’a transformé en combo un peu plus international : il s’offre ici les services du Français Frédéric Leclercq (Kreator) à la basse et du batteur américain Mike Heller. Venu du Metal extrême, par ailleurs toujours bien présent dans sa musique, Sigh a petit à petit diversifié son esthétique en empruntant aux musiques progressives voire expérimentales, au rock 70s et psychédélique, aux musiques traditionnelles et à l’ensemble de la palette Metal – à ce titre, le combo annonce que Goh-Ka se situe dans la suite des explorations de Shiki (2022).
Cette richesse et cette diversité sont très sensibles au sein de la longue fresque "Kuso-shi", dont les différentes parties sont éparpillées tout au long de l’album. L’ouverture des premiers mouvements ("Kuso-shi 1, 2, and 3") se fait sur de sublimes lignes de claviers épiques ornées de fioritures japonaises aux percussions et au koto, puis le titre durcit le propos en alternance avec des phases plus progressives qui se poursuivent avec les effluves remarquablement crimsoniennes de "Kuso-shi 4, 5, and 6" et sur l’intermède Krautrock "Kuso-shi 7". Le final "Kuso-shi 8 and 9 / Mettaijakujo" redouble son hommage à King Crimson tout en affirmant l’esthétique japonaise sur fond de riff cadencé ou de claviers vintages ; on notera un magnifique intermède musical dialogué entre la flute et la guitare, avant un final militaire presque cinématographique.
Au sein d’une œuvre magistralement organisée, Sigh parvient à nous faire naviguer à travers le Metal extrême (les deux mouvements "Jigoku-Zoshi 1: Unkamusho" et "Jigoku-Zoshi 2: Tokatsujigoku") et l’ambiance andine (voire quasi western lors du solo) d’"Anzenshokon" dont la sérénité est bousculée par des riffs venus du Doom. Les intermèdes synthwave ("Shoso") et folk japonais ("Kushukankyo") viennent apporter du liant et de la respiration entre les titres souvent riches : "Jinmenjushin" commence par évoquer "Animal Magnetism" de Scorpions pour épouser une dimension Power Metal proche de Blind Guardian et un solo de claviers digne de Deep Purple !
Pour certains, il faudra peut-être passer outre les parties en chant guttural (qui ne sont pas dominantes) pour apprécier pleinement l’univers de Sigh, mais l’effort en vaut la peine tant il offre l’accès à l’une des formations les plus originales de l’époque.
À écouter : "Kuso-shi 4, 5, and 6", "Jigoku-Zoshi 1: Unkamusho", "Anzenshokon", "Unputenpu"
















