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Chronique Livre

Rock Poster Art, Sérigraphies de concerts


Auteur : Didier Maiffredy
Editeur : Éditions Eyrolles
Date de Sortie : 2 novembre 2012


Langue : Français
"Un livre déjà culte"
Mathilde, le 18/12/2012
( mots)
Un livre sur les sérigraphies de concerts, par un ancien prof de philo, voilà qui promet d’être une lecture atypique et riche en détails. Une dissert’ illustrée de 250 pages, vous avez 1000 heures. Tout d’abord, faut définir le bidule, l’objet et sa fonction : qu’est ce qu’un poster, qu’est ce qu’une affiche, quels étaient leur buts premiers et originels comment leur utilisation et leur contenu ont évolué… Le morceau de papier à visée communicative et/ou promotionnelle a assez rapidement basculé du côté de la "performance musicale". De l’éphémère information pour un instant donné, le poster rock s’est vu (et peut être malgré lui) attribuer le rôle d’immortaliser un évènement, en le rendant actuel des années après par la force de l’indicible et de la subculture autour de l’objet. Objet qui par l’importance de son partage étrange mais collectif relève désormais -vous l’aurez compris- de l’art. Et c’est bien ça le fil rouge de l’ouvrage, comment ces sérigraphies de concerts, la forme d’exclusion de cette scène mal connue et tirée en séries limitées, est devenue aujourd’hui contemplée. De la "solitude partagée" qu’il dit le prof. Et le bouquin de se poser d’avance comme une référence au vu du manque, de références, à ce propos.

C’est une histoire très américaine qui débute à Nashville dans les années 50, quand les affiches des joyeuses sauteries rock’n roll portaient des lettres du genre promotion de combat de boxe. Des confidentiels débuts bien vite relayés par Bill Graham (fondateur des salles Fillmore à Austin) qui eut la brillante idée d'utiliser les posters pour refléter davantage l’esprit de la musique jouée, pour signifier une communauté "de goût et d’appartenance stylistique et artistique". L'imagerie psychédélique (psychédélisme : "rendre visible" en grec) de la scène de San Fransisco confirma elle aussi un désir de rompre avec la société de l’époque, d’établir comme une subculture délibérément contestataire et/ou transgressive. D’objets commémoratifs, les posters devinrent objets de culte.
Mais si l’on doit retenir un nom, c’est bien celui de Franck Kozik. Considéré comme le père spirituel de la scène poster, il a systématisé l’usage de la sérigraphie par ses approches flamboyantes et outrancières et grâce à des collaborations et des opportunités bien senties. Suite à un concert punk en 1982, il commence à créer des flyers, développe un goût prononcé pour "l’activisme graphique de rue" à grand coups de traits de crayon affuté. Son partenariat avec Debi Jacobson, femme d’affaire et galeriste au nez fin, a permis la professionnalisation de la technique et sa publication en plus grand nombre. Il était désormais possible de réaliser des sérigraphies de concert de dingue même pour des groupes clairement inconnus. Petit bras d’honneur au système et à son ordre mercantile.

Sous l’effet du terreau Kozik au Texas (et de Art Chantry à Seattle), en 90 les créations de posters grunge et métal s’épanouissent, les artistes sortent de l’ombre, la pratique s'affiche (c'est le cas de le dire) aux yeux de tous. Puis, depuis une vingtaine d'années, tout s'est enchainé: l'avènement d’internet et du site gigposter.com rend l’auditoire planétaire, l’ American Poster Institute donne un statut aux créateurs de l’ombre et la première convention dédiée aux sérigraphies de concerts voit le jour. Cette accélération a bien évidemment changé la donne, les média se sont saisis de ce phénomène, parachevé par la publication du livre Art Modern Rock en 2004. Le mouvement se répandit plus tardivement en Europe où l’on retiendra, de façon non exhaustive, le très underground duo franco-suédois Bongoût, l’italien gothique Malleus, ou encore l’hollandais Zeloot. La raison psychologique à cette soudaine popularité : face à la dématérialisation de la musique, la mort progressive et inéluctable du cd, les passionnés ont besoin de " tactile memories".
La diversité de thèmes et de techniques graphiques est potentiellement gigantesque et revendiquée par deux mondes opposés : d’un côté les sérigraphies relèveraient de l’art officiel (la technique se rapproche de l’Art Brut, un style visuel connu et reconnu), de l’autre elles appartiendraient pour toujours à une subculture "indigne d’attention". Le noble versus le populaire et ce but jamais changé de détruire sans relâche l’habituel pour se créer son style, sa technique et donc son indépendance.

Le poster rock est infini car il surligne les "réminiscences mentales et visuelles" de chacun. Une culture nourrie de contre culture, mais clairement basée sur l’art classique (cf La Cène de Léonard de Vinci par Lee Zema,) et inspirée des médias, du contexte politico-économique (Dwitt et ses affiches satiriques de George W. Bush), du cinéma, du climat social (Coop et ses descriptions de la ruralité de l’Iowa), des religions, des tendances rock et de ses nombreuses idoles (pochettes de disques de Jermaine Rogers)… Un art purement subjectif ? Pas seulement. Il est aussi lié à des règles et usages, une "méthodologie quasi déontologique" qui doit refléter l’image que le groupe veut (se) donner et qui a pour mission d’interpréter son "identité psychologique". L’artiste peut être tour à tour traité figurativement, par ses initiales, par des éléments du pays où se déroule le concert (une fibule celtique verte pour un concert des QOTSA à Dublin, c’est pas du hasard), par ses engagements politiques ou même par ses désirs personnels de vengeance. Avoir son propre code, le but absolu de n’importe quel groupe. La sérigraphie de concert : petite fée vectrice de fascination, de mystère et de fantasme.

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