
Kaatayra
Caminhos de água
Produit par Kaatayra
1- Rio Preto / 2- Rio sem nome / 3- Águas passadas / 4- Rio jovem / 5- Ritmo corredeiro / 6- Caminhos de água / 7- Remanso de Maria


Explorer les musiques folk brésiliennes revient à se confronter à l’histoire complexe du cinquième plus grand pays du monde. Une histoire dont les fondations ont été fracassées par plus de trois siècles de colonisation portugaise, avant de laisser place à un métissage prononcé entre colons européens, peuples africains réduits en esclavage et populations indigènes survivantes. Compte tenu de cette configuration particulière, née dans la violence et la privation des libertés, un certain effort d’humilité est nécessaire pour appréhender les œuvres les plus hétéroclites conçues par les musiciens brésiliens, tant elles répondent souvent à des tensions qu’il nous est difficile de déceler instinctivement. Ces tensions sont d'autant plus difficiles à saisir qu'elles ont été longtemps recouvertes par les récits que le Brésil a voulu se raconter sur lui-même.
La construction d'une culture autonome représente un enjeu de taille lorsque le pays proclame son indépendance en 1822 – et les premières tentatives pour y répondre ne sont pas anodines. Elles débouchent au bout de quelques décennies sur l’indianisme : un courant littéraire et artistique bercé de nationalisme qui apparaît au sud-est, dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le mouvement se dresse comme une réappropriation du romantisme européen de Victor Hugo ou Eugène Delacroix, mais appliqué à cette nouvelle société. Il s’attache particulièrement à la figure de “l’indien” et surtout du “noble sauvage”, ce mythe proprement occidental de l’indigène docile, spirituel, non corrompu par la civilisation, souvent incarné par des femmes jeunes et séduisantes, en opposition implicite au sauvage barbare, belliqueux, sanguinaire, dont on décrédibilise les potentiels actes de résistance. En Europe, nous connaissons surtout cette représentation idéalisée à travers le personnage de Pocahontas. Le Brésil de la seconde moitié du XIXème siècle regorge pourtant de récits similaires (comme Iracema de José De Alencar), qui noient la douleur des rapports coloniaux dans les descriptions hyperboliques des beautés et richesses du pays.
Les peuples indigènes et africains absorbés dans le projet national brésilien se retrouvent alors au second plan de leur propre histoire et de leur propre pays. Durant le XXème siècle, la culture et la musique brésilienne se sont davantage ouvertes à leurs diverses influences, sans pour autant résoudre leurs contradictions essentielles. Le régime de Vargas criminalise d’abord la samba, née auprès des communautés afro-brésiliennes, avant de se l’approprier comme symbole de la nation ; la bossa-nova passe ensuite cette musique sous un filtre jazz typiquement américain : sans cesse, on dilue, masque, dépossède des expressions artistiques de leurs origines. Ce n’est qu’en 1968 avec le mouvement Tropicaliste que l’on commence à remettre en question ces rapports d’influence, par exemple dans les œuvres de Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Os Mutantes qui exacerbent voire parodient ce métissage pour en exposer les fractures.
Kaatayra est le nom donné par Caio Lemos à son one-man-band, mêlant la folk et les tendances les plus atmosphériques du black metal : un projet qui, à travers ce sixième album Caminhos de Água, exhume les racines indigènes et africaines de la musique brésilienne en la confrontant à des formes musicales occidentales extrêmes. Concrètement, cela prend la forme d’un black metal auquel on aurait retiré la distorsion et la morbidité pour n’en conserver que trois éléments, utilisés avec parcimonie : les blast beats, le tremolo picking et les vociférations. Le reste de la matrice sonore est occupé par le Brésil dans sa plus grande authenticité : les cordes latines, solaires et naïves ; les polyrythmies afro-brésiliennes, hypnotiques et méditatives ; les bois indigènes, apaisants, bercés d’enregistrements de divers courants aquatiques – témoins directs d’un héritage négligé.
Sur le papier, cette rencontre musicale a de quoi déstabiliser, tant elle oppose des univers dont on se représente assez difficilement les espaces de dialogue. On sillonne pourtant les veines de Caminhos de Água (chemins de l’eau) avec une curiosité inhabituelle, remontant certains fleuves et ruisseaux à contre-courant, avant de se laisser porter par d’autres. Les douze minutes de "Rio sem Nome" (rivière sans nom) transforment les curiosités en certitudes. Elles nous font rapidement comprendre que les cordes n’ont pas besoin d’être parcourues d'électricité pour submerger et dépasser ; qu’aucun cri de l'âme n’est en mesure de perturber la force de la nature. Celle-ci respire avec vigueur à travers chaque instrument, telles des racines aériennes épousant les contours des notes. Les compositions suivent alors des structures fluides et instinctives, qui progressent entre répétitions séculaires, déluges polyrythmiques et contemplations réciproques : l’environnement est autant le sujet de cet album que son propre auteur, habité et habitant de ces lieux.
Le voyage commence avec les mots de Maria, la grand-mère de Caio Lemos : "D’où vient le Rio Preto ? De quelque vieille veine qui s'est ouverte, ou d'un sanglot honorable, jailli et immaculé ? Peut-être comme une invitation à suivre les chemins d'eau". La rivière en question, connue au Brésil pour sa couleur étrangement sombre, pose d’emblée le parallèle entre les souffrances de la terre et celles de son conteur. Tour à tour, le musicien se met au service de la nature et se sert de l’eau pour puiser dans une mémoire, une histoire, un langage dissimulé. Il ne s’agit pas d’un simple souhait de communion avec la nature, mais finalement d’un véritable deuil, qui semble d’abord tourné vers la flore brésilienne et sa souveraineté anéantie, puis la quête d’un enracinement, avant de se manifester plus concrètement envers son aïeule – elle qui étreint le disque de ses bras invisibles. On devine en filigrane sa disparition dans le dernier chapitre "Remanso de Maria" (Refuge de Maria), qui s’éloigne musicalement des odyssées florales du reste de l’œuvre pour laisser résonner une mélodie sobre, distante mais chaleureuse, et un dernier dialogue complice entre la grand-mère et son petit-fils.
En vérité, Kaatayra impressionne avant même que l’on ne réalise tout cela : la fusion des genres opérée est une performance en elle-même, et n’aurait pu s’accomplir sans une maîtrise avancée de tous les registres mobilisés. Cette musique hybride n’en est pas moins exigeante, rien que par ses emprunts au metal extrême qui structurent la majorité des compositions. Mais tout finit par s’éclaircir, déjà dans l’expérience linéaire de l’écoute, lorsque l’on arrive au titre éponyme, avec ses chœurs d’enfants, ses flûtes lumineuses, ses percussions téméraires, autonomes, qui nourrissent le mouvement nécessaire au torrent d’émotions à traverser. La grande révélation intervient surtout lorsque l’on s’ouvre à la sincérité du projet : il s’agit moins d’un habile mélange culturel que d’une volonté de déterrer des liens dénigrés, enfouis. On comprend alors, par les mots autant que par les sens, comment une colonisation vieille de plusieurs siècles pèse encore sur les feuilles des forêts brésiliennes, pèse toujours sur les épaules d’un jeune musicien, soucieux de respecter un héritage dont on sent qu'il a longtemps peiné à saisir la pleine nature. C’est un tourment aussi intime que structurel à l’échelle du Brésil qu’explore ici Lemos, à travers ces eaux qu’il parcourt comme ses veines et qu’il nous fait ressentir de la plus belle des manières.
Titres conseillés : "Rio sem nome", "Águas passadas", "Caminhos de água"
Remarque : l'album n'est pour l'instant pas disponible sur les services de streaming habituels, mais il reste écoutable sur bandcamp et téléchargeable à prix libre sur cette même plateforme.




















