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Critique d'album

Metallica


...And Justice for All


(24/08/1988 - Elektra - Thrash/heavy metal - Genre : Hard / Métal)
Produit par Metallica, Flemming Rasmussen

1- Blackened / 2- ...And Justice for All / 3- Eye of the Beholder / 4- One / 5- The Shortest Straw / 6- Harvester of Sorrow / 7- The Frayed Ends of Sanity / 8- To Live Is to Die / 9- Dyers Eve
Note de 4/5
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Note de 4.0/5 pour cet album
"L'album progressif des Four Horsemen : 65 minutes de rage froide"
Maxime, le 18/03/2006
( mots)

Dans chaque groupe de rock, il y a un membre maudit. Dans la plupart des cas, c’est le chanteur qui entre cures de désintox à répétition et envolées mystiques s’évertue à plomber la santé et les nerfs du combo. Mais il peut très bien s’agir d’un poste subalterne qui pose régulièrement problème. Spinal Tap s’est par exemple moqué de la figure du batteur, lequel meurt à chaque album, obligeant le staff à rechercher sans cesse un remplaçant. Pour Metallica, c’est le bassiste qui jouera le rôle du vilain petit canard, fragilisant à maintes reprises l’équilibre (précaire) de la formation. C’est bête à dire, mais sans la mort de Cliff Burton, légendaire vacataire du poste chez les Four Horsemen, …And Justice For All n’aurait jamais eu ce visage. Car cet album porte la marque du deuil, cicatrice indélébile qui irrigue d’une rage sourde une réalisation à la verdeur unique dans la discographie du groupe.

Décédé le 24 septembre 1986 d'un accident de bus lors de la triomphale tournée de Master of Puppets, Burton n’a pas simplement connu une mort aussi absurde que tragique, il a brisé un équilibre que le gang de San Francisco ne retrouvera plus jamais par la suite. En effet, Burton n’était pas que ce bassiste de qualité qui partait dans des élans occultes pendant qu’Hetfield rotait dans sa bière, c’était ce musicien ambitieux et minutieux qui apportait tant au son Metallica. Tout le monde sait qu’il compta pour beaucoup dans la réussite artistique de Ride The Lightning et de Master of Puppets, non seulement en raison de l’excellence de son jeu mais de par l’ouverture musicale dont il faisait preuve. Véritable bouffée d’oxygène dans ce groupe dont les ¾ ne connaissent quasiment rien à part les ancêtres de la New Wave Of British Heavy Metal, Burton était aussi ce rouage indispensable qui temporisait les élans colériques du chanteur et les penchants narcissiques du batteur. On comprend ainsi pourquoi au lendemain du décès du regretté camarade, Metallica songe dans un premier temps à se séparer. Mais le groupe se ressaisit rapidement, persuadé que Burton aurait voulu que ses compères continuent l’aventure. Avec la bénédiction de la mère du défunt, les Four Horsemen ne mettent que quelques semaines à lui trouver un successeur. C’est à Jason Newsted, alors membre de Flotsam & Jestam, qu’échoue le cadeau empoisonné. Car Hetfield et Ulrich le lui feront toujours bien comprendre : personne, jamais, ne remplacera Cliff Burton. Pendant de longues années, Jason "Newkid" sera la malheureuse cible de brimades quotidiennes, d’insultes incessantes et autres séances d’intimidation. Les trois lascars prennent un malin plaisir à le laisser régler leurs faramineuses factures d’hôtel, viennent massacrer sa chambre en pleine nuit, où le larguent en pleine nature au gré de leurs déplacements. Newsted encaisse tout sans se plaindre, les gencives serrées, conscient que son bizutage sans fin est une façon pour les autres d’évacuer le spectre d’une disparition dont ils n’ont pas encore entrepris le deuil.

Après une tournée triomphale au Japon et la publication du mythique EP Garage Days Re-Revisited, le groupe s’enferme en studio, affligé et remonté, afin de donner à sa discographie un nouveau visage. De la perte de leur musicien vedette découlent les qualités et les défauts de ce disque. Son principal défaut, c’est que privés de direction musicale franche, les musiciens partent chacun dans leur direction, jouant dans leur coin, masquant par la complexité des parties le manque d’innovation. On entend à peine la basse de Newsted, comme si cet instrument devait être à jamais proscrit. Mauvais camarades zélés, Hetfield et Ulrich se complaisent à dissoudre complètement ses parties dans le mix. Seuls les crédits du titre d’ouverture, "Blackened", sur lequel il est mentionné comme co-compositeur, assurent qu’il a bien prit part à l’enregistrement. Personne ne semble communiquer. Avons-nous encore affaire à un groupe ? Burton n’est plus là pour fixer le cap, hélas ! Résultat : …And Justice For All est certainement, disons-le vite, l’album progressif de leur répertoire, le plus dense et le plus autiste. Metallica use et abuse des pièces à tiroirs, dont il truffe des morceaux foisonnants et alambiqués, les alourdissant de breaks incessants, les gavant de branlages de manche à n’en plus finir. De l’aveu même de Kirk Hammet, chaque chanson méritait d’être amputée d’au moins une minute. Et pour cause, lors des concerts, le guitariste voyait les rangs du fond bâiller lorsqu’il attaquait son quinzième solo. Aussi fourni et imposant qu’un pudding, …And Justice reste à la limite du simple exercice de style, le genre d’album qui se borne à exposer fièrement les compétences techniques de ses géniteurs. Une espèce malheureusement très répandue dans le petit univers du metal.

Mais ce disque, mal parti dans ses vagues intentions, constitue au final une véritable réussite, prenant souffle et corps écoute après écoute. Sans retrouver la fraîcheur des premiers opus, …And Justice reste l’album de Metallica qui exprime le mieux la colère. Et c’est un sacré compliment, vu que le groupe a fait de la rage et de la frustration son principal moteur d’inspiration. La colère qui suinte de ce disque est magnifique, car elle est rare et non surjouée. Une colère pure. Celle qui rend blême, tant on est vert de rage. Celle qui rend mutique et immobile, tant elle glace la moelle des os et fige les muscles. Les compos avancent toujours ainsi. Au bord du gouffre. À tout moment, on a l’impression qu’Hetfield va exploser, tant son chant exprime à merveille une colère qui peine à se contenir ("Eye Of The Beholder", "Harvester Of Sorrow"). Martiale, la batterie d’Ulrich aligne l’auditeur le long du mur pour une exécution sommaire, sans prière préliminaire ("Shortest Straw"). Hammet nous jette ses riffs aux visage, limite en nous crachant à la gueule. Et la quasi-disparition de la basse profite finalement à l’ensemble, tant l’absence de groove plonge l’écoute du disque dans une atmosphère glaçante tout à fait appropriée au sujet. L’ambiance plombée est tellement bien rendue qu’on est en totale empathie avec Hetfield lorsqu’il lance "Justice is lost, Justice is raped, Justice is gone". Oui, nous irons tous pisser sur la tombe du juge Burgaud. Les slogans, tous plus nihilistes les uns que les autres, s’enchaînent sans répit, de l’intro en acier trempé assurée par "Blackened" au rythme coupe-gorge de "The Frayer Ends of Sanity" en passant par le sublime exercice de rouleau compresseur de "Eye of the Beholder". Il faut bien sûr jeter un sort à "One", ballade dans le plus pur style "Fade to Black", qui doit tant à son break mitraillé avec l'application clinique du bourreau. Inspiré par le roman Johnny Got His Gun, ce titre reste une pièce majeure du répertoire des Four Horsemen, et résume à lui seul, par son désespoir et ses guitares pugnaces, l’album, et fut l’occasion pour le groupe de tourner son premier video-clip dans lequel il utilise des extraits de l’adaptation filmique de l’œuvre de Donald Trumbo. Témoignage posthume, l’instrumental "To Live Is To Die" voit Cliff Burton revenir d’entre les morts insuffler un souffle glacé à la fin du disque.

Longuet aux entournures, alourdi par quelques poids inutiles ("Dyers Eve"), empêtré par son imposante quincaillerie, maudit dans sa conception, …And Justice For All reste donc une réalisation unique et à part dans la carrière de Metallica. Jamais plus ils ne retrouveront la grâce de cet album tranchant comme un couperet, froid comme l’acier, sec comme un coup de trique. Raide, comme l’(in)justice.

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