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Creedence Clearwater Revival


Collectif, le 18/09/2017

Cosmo's Factory


16 juillet 1970

En cette fin d’année 1969, le Creed est sur le toit de l’Amérique. John Forgety peut relever les manches de sa chemise à carreaux, croiser ses bras noueux et mesurer avec satisfaction l’ampleur du travail accompli : son groupe vient d’aligner trois albums et quatre singles, tous placés dans les cimes du Top 10. Les magazines Billboard et Rolling Stone lui décernent le titre d’artiste de l’année. Mais le p’tit gars de Berkeley n’a pas le temps de se reposer sur ses lauriers. Un contrat inique signé avec la maison de disques Fantasy le presse de produire, encore et encore, pour en respecter les termes (l’obligation de livrer 56 masters en trois ans). Surtout, le musicien, au faîte de son inspiration, est en pleine possession de ses moyens. Le succès immédiat de sa formation, après une décennie de galères sous ses anciennes incarnations (The Blue Velvets, The Golliwogs), lui prodigue un shoot maximal d’ivresse mêlée de soulagement, dopant une prodigieuse poussée créatrice, apparemment inépuisable. Aussi Willy & The Poor Boys est-il à peine tombé dans les bacs que le quartette se réunit derechef mi-novembre pour enregistrer son nouveau 45t.

"Travelin’ Band" le voit renouer avec le rock’n’roll primitif des Blue Velvets, tout en tempo débridé, chant éraillé, saxo tonitruant à la Fats Domino et piano échevelé dans la grande tradition incendiaire prônée par Jerry Lee Lewis. L’ensemble sonne comme un pastiche grisant du "Long Tall Sally" de Little Richard. Les ayants droit du Géorgien allumé le considèrent quant à eux comme une vulgaire repompe de "Good Golly, Miss Molly" (déjà repris sur Bayou Country) et intentent un procès en plagiat. Un accord financier, rapidement scellé, clôt le débat. Au recto, le groupe s’aventure un peu plus dans l’exercice, très en vogue à l’époque, de la chanson à message, esquissé auparavant sur "Fortunate Son", avec "Who’ll Stop The Rain". Parolier aussi doué que rusé, John Forgety sacrifie à l’art de la protest song sur fond folk-rock en pointant les dérives d’une Amérique chamboulée par le bourbier vietnamien, en prenant son point de vue favori : celui de l’homme de la rue, de la middle class, critique mais pas révolutionnaire, sceptique mais pas vindicatif. Il se tient tout autant à distance d’un gouvernement dont il se méfie, "ourdissant des plans quinquennaux et des nouveaux projets emballés de chaines d’or", que du mirage hippie dont il a constaté les limites et les contradictions lors de son passage à Woodstock, "cette foule qui tentait de se tenir chaud sous les trombes d’eaux", renvoyant dos à dos les paranoïaques du maccarthysme et les adeptes d’un flower power déjà flétri.

Tout comme ses prédécesseurs, le single cartonne et le management sonne le branle-bas de combat. Creedence fait en effet une percée remarquable dans la péninsule scandinave, en Allemagne, mais également dans ce pays pourtant frileux au rock qu’est la France (Willy & The Poor Boys atteint la première place des ventes d’albums). Une tournée européenne est scellée, Fantasy laissant à peine le temps à sa vache à lait de pondre un nouveau simple avant de s’envoler. Le diptyque "Up Around The Bend"/"Run Through The Jungle" (car les 45t du CCR alignent en réalité deux faces A plutôt qu’un simple single potentiel) rejoue la dualité de son prédécesseur : recto, un rock terrien, râpeux, enlevé, appelant de façon plus ou moins subliminale à la révolte sans pour autant édicter de mot d’ordre ni désigner un quelconque ennemi ; verso, une nouvelle Vietnam song où les pulsations sourdes de la basse et de la batterie bourdonnent comme une pluie d’obus striant l’horizon, le tambourin claque comme une rafale de M-16 et où l’on progresse dans les marécages à coups de slides de guitare, préparant la bande-son du chaos américain bien avant que Cimino, Coppola et autres Kubrick ne viennent se charger de la bande image.

Ce dernier disque constitue la carte de visite idéale pour aller conquérir le Vieux Continent lors de ce printemps 1970, lequel cède aussi facilement que la ligne Maginot, de Rotterdam à Paris, en passant par l’Angleterre, définitivement annexée (alors que le groupe était jusqu’ici plutôt passé sous les radars du Melody Maker). De retour dans leur foyer californien en mai, il est l’heure pour les musiciens d’enfoncer le clou une fois pour toutes. Pour John Forgety, le timing est idéal. Il s’est progressivement émancipé de la tutelle de son frère aîné Tom pour prendre définitivement les rênes du groupe, qu’il tient désormais d’une main de fer, assurant écriture, composition et production sans rendre de compte, décidant sans l’aval des autres de ne plus faire de rappel en fin de set, depuis qu’il a été poussé à revenir 17 fois (!) sur scène à la fin d’un concert au Fillmore West. Surtout, il apprend la séparation des Beatles, entérinée par le communiqué de presse accompagnant la sortie du premier album solo de Paul McCartney. Les Fab Four, ces rivaux de toujours, ce modèle inaccessible, cet ogre toujours victorieux, pose enfin un genou à terre, libérant le champ à une conquête planétaire et un règne sans partage. On a coutume de dire que l’explication entre les prodiges anglais et le nouveau continent s’était résumée à un match avec les Beach Boys, que ces derniers avaient fini par perdre. En réalité, la réponse américaine fut bicéphale : à la fratrie Wilson les chimères d’une pop de plus en plus sophistiquée, à Forgety et consorts le soin de revendiquer le pré-carré du blues et du rock originel, finalement ré-exploré par Lennon & co à partir du White Album et sur Let It Be.

Pressé par cet alignement des planètes propice, le groupe s’enferme en studio jours et nuits, Cosmo soulignant avec amusement que les musiciens viennent pointer comme les ouvriers à l’usine. Le titre de ce cinquième opus est tout trouvé. Sept nouvelles compositions sont bouclées en une petite semaine, parmi lesquelles quatre reprises (c’est plus que pour le premier album) : "Before You Accuse Me", "Ooby Dooby" et "My Baby Left Me", popularisés respectivement par Bo Diddley, Roy Orbison et Elvis Presley, réaffirment consciencieusement, si c’était encore nécessaire, la fidélité scrupuleuse que le groupe entretient avec ses racines rock’n’roll et R&B. Etiré sur 11 minutes, "I Heard It Through The Grapevine", sacralisé par Marvin Gaye, entérine la profession de foi des Californiens, celle de se tenir à l’épicentre, comme le souligne Steven Jezo-Vannier dans la biographie qu’il leur consacre, entre "nostalgie conservatrice et modernité subversive", entre le respect du dogme et le désir d’innovation, de repousser les murs sans toucher aux fondations.

Cette ligne directrice est affichée dès le formidable "Rumbe Tumble", qui ouvre l’album en trombes : un pur ride rock’n’roll mené tambour battant puis vicié de l’intérieur au fur et à mesure que le tempo s’alanguît et que le psychédélisme tente une incursion à coups de bends et de jeux avec le micro. Hippies, bikers, adolescents, ploucs, Creedence parvient à réconcilier tout le monde et c’est sans doute cela sont plus grand secret, son mystère profond : l’alchimie d’une musique immédiatement accessible, franche et directe, qui se donne immédiatement tout en jouant sur des pulsions contraires. Terré au fin fond de l’Arkansas, un hillbilly d’âge mûr peut battre la mesure sur l’entraînant "Lookin’ Out My Back Door", ce titre composé par John Forgety où il égraine ses visions enfantines en hommage à son fils Josh et qui est devenu avec le temps la bande-son officielle de tous les piliers de bar du continent, tandis que les thuriféraires West-Coast y verront une litanie d’allusions subliminales à un trip acide sévère.

Au final, Cosmo’s Factory est une véritable somme. Il reste l’album préféré de ses géniteurs et de ses fans, et on les comprend. Tout en s’inscrivant dans le prolongement naturel de ses prédécesseurs, il résume à lui seul les différentes facettes de CCR, aligne un nombre stupéfiant de classiques intemporels et livre le spectacle de musiciens au sommet de leur art, faisant preuve d’une cohésion de tous les instants. Difficile de croire que cette harmonie était déjà bien lézardée au moment de l’enregistrement et que le groupe se dissoudrait bientôt dans des luttes intestines fatales, luttes dont l’album suivant (Pendulum) sera le triste témoin.

Cosmo’s Factory demeure l’un des témoignages les plus purs du classic rock, dans ce que l’expression peut avoir de plus noble. Le fier héraut d’un rock proche de ses racines, simple, franc, direct et pourtant toujours aussi frais et excitant. Il n’a ni l’aridité blues dogmatique un peu asséchante des Clapton de l’époque et vieillit bien mieux que certaines pièces avant-gardistes des confrères de la 3ème génération West Coast de l’époque, Jefferson Airplane et Grateful Dead en tête. Il parvient à retrouver la vitalité et l’innocence du Elvis de la période Sun tout en satisfaisant au cahier des charges de son époque, son goût pour les instrumentations solides et les jams à rallonge. Parce qu’il se sabordera au faîte de sa gloire, parce qu’il ne se reformera jamais (du moins, pas de façon officielle et pas avec le line-up originel), parce que sa courte histoire n’est émaillée d’aucun excès ou scandale propre à faire vivre la légende (ses membres ne croyaient qu’aux vertus du travail bien fait), Creedence Clearwater Revival, s’il reste un groupe populaire, n’a jamais eu l’importance qu’il mérite dans l’histoire du rock. Sa musique défie pourtant les affres du temps, aussi solide qu’un chêne et serein que le lit du Mississippi. Logique que la postérité d’un tel disque, comme pour ses prédécesseurs, soit avant tout souterraine, qu’elle innerve le fond de ce qu’on appellera l’americana, qu’elle serpente dans toute l’œuvre de Bruce Springsteen ou qu’elle rejaillisse sporadiquement aujourd’hui encore, dans la paroisse des Kings of Leon à leurs prometteurs débuts (la suite nous fera bien déchanter) comme dans la buanderie des Black Keys. Ce disque donne à ce rock prolétaire, ce rock du milieu, ce rock à hauteur d’homme, ce rock qui n’a jamais promis plus que ce qu’il avait à offrir, ce rock qui fera encore taper du pied dans 50 ans, ses justes, indispensables et éternelles lettres de noblesse.

Maxime

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