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Le château d'Hérouville, un morceau de l'histoire du rock


Steven Jezo-Vannier, le 10/07/2015

 

Le festival Beauregard, qui se tient chaque année devant le château du même nom à Hérouville-Saint-Clair (14), referme ses portes après une très belle et éclectique programmation qui a notamment vu passer Sting, Scorpions, Cypress Hill, Christine and the Queens, Timber Timbre, Lenny Kravitz et quelques autres, plus ou moins connus, plus ou moins appréciés. Depuis quelques années l'événement a apposé son nom dans la liste des festivals de grande envergure et imposé son site dans l'histoire française du rock. Mais il est question ici d'un tout autre château, situé dans une autre Hérouville, plus proche de Pontoise que de Caen, dont l'importance dans l'histoire de la musique est autrement plus importante. Et c'est précisément parce qu'elle est aujourd'hui largement mésestimée, pour ne pas dire inconnue, qu'il me semblait utile de revenir sur la saga de ce lieu mythique.

 



Quasi abandonné, longtemps à vendre, le château d'Hérouville (95) a été le refuge d'un certain Michel Magne, un nom qui ne dira sans doute rien aux lecteurs les plus jeunes, mais qui fut le grand compositeur et arrangeur des années soixante et soixante-dix en France. Le cinéma lui doit entre autres les bandes originales des Tontons Flingueurs, Un singe en hiver et Le Vice et la Vertu, et le rock lui doit son meilleur studio d'enregistrement dans l'hexagone : le château d'Hérouville.


 


Après avoir participé aux soirées animées et surréalistes du Saint-Germain-des-Prés des fifties, autour de Boris Vian et des Existentialistes, Magne fait l'acquisition de la vénérable demeure d'Hérouville en 1962. Il y organise de grandes fêtes dionysiaques, aménage ses appartements, ses bureaux et s'y fait construire un studio d'enregistrement personnel pour ne plus subir les contraintes de temps et d'argent, et ainsi pouvoir se lancer librement dans l'expérimentation et l'innovation musicale. Au lieu de se désespérer des ravages d'un incendie en 1969, Magne y voit l'opportunité de faire mieux et plus grand. Il investit un maximum pour bâtir un studio d'enregistrement à la pointe de la technologie, jouissant de trois chambres d'écho, dans un espace de plus de cent mètres carrés ! Il baptise le studio principal « George Sand », du nom de la célèbre écrivaine qui retrouvait Chopin entre les murs du même château, cent trente ans plus tôt. La transformation du château est un gouffre financier pour le producteur fortuné. Pour rentabiliser l'affaire autant que pour faire profiter le monde de la musique de son œuvre, il fonde une société d'enregistrement (SEMM) proposant aux groupes du monde entier de venir créer chez lui. Plus qu'une structure ultra-moderne et indépendante, Magne met à la disposition des musiciens : le personnel du château, des techniciens et des ingénieurs dont Gérard Delassus, Gilles Sallé et Dominique Blanc-Francard, soit une vingtaine de salariés, mais encore douze chambres, des cuisines, le parc, la piscine, le cours de tennis et la salle de jeu du château. L'idée est révolutionnaire pour l'époque, mais elle ne séduit guère le petit monde parisien, découragé à l'idée de devoir gagner la campagne du Val d'Oise pour ses sessions. En revanche, elle va obtenir les faveurs de groupes anglais et bientôt américains de grand renom. Artisans du Swinging London et du psychédélisme californien ne tardent pas à tomber sous le charme de la proposition, y voyant un bon moyen de prendre du bon temps et de se couper du monde pour mieux s'immerger dans la conception artistique.


Les réseaux de Magne ne trouvent pas encore d'écho auprès des formations françaises, mais permet la venue des premiers Américains. On voit d'abord arriver des bluesmen, Buddy Guy et Memphis Slim, et les rockeurs boogie de Canned Heat. Commence aussi à approcher la scène expérimentale avec Gong, qui réalise là son album Camembert électrique, et Magma pour 1001 Degrés C, au printemps 1971. Dans le même temps, on commence à évoquer la tenue d'un grand festival, une sorte de Woodstock français, à Auvers-sur-Oise, à deux pas du château. La publicité des Strawberry Studios – nom que Magne donne au site – est assurée. On annonce la venue des Rolling Stones, qui enregistrent alors Exile On Main Street dans le sud de la France, mais aussi de Jefferson Airplane, de Pink Floyd, Led Zeppelin et du Grateful Dead ! La rumeur enfle, la programmation évolue et des dates commencent à circuler, ce sera les 18, 19 et 20 juin 1971. Finalement, l'événement tant attendu est un désastre. Comme à Woodstock, la pluie tombe dru, au point de faire annuler les concerts. Des têtes d'affiche, seul le Grateful Dead est là. Il s'est établi au château d'Hérouville et décide, faute de festival, d'y donner un concert improvisé, en petit comité, devant les caméras de Pop2. La prestation offerte est d'une grande qualité, digne des meilleurs shows du Fillmore, à San Francisco...



 


La nouvelle circule rapidement dans le milieu professionnel et donne un éclairage incroyable aux Strawberry Studios. Elle vient aux oreilles de Bill Wyman, le batteur des Stones, qui, intrigué, décide de venir y faire un tour après la fin des sessions d'Exile On Main Street. Conquis, il y produit les albums de deux groupes (Tucky Buzzard et John Walker). Sa présence au cours de l'été 1971 fait croître la popularité des lieux.


Bientôt, tous les grands noms de la scène rock internationale vont se succéder dans les deux studios du château d'Hérouville (Magne est obligé d'en bâtir un second nommé « Frédéric Chopin »). Ils y enregistrent une trentaine d'albums, dont quelques pépites de l'histoire du rock : Elton John vient y réaliser Honky Château (1972), Don't Shoot Me I'm Only The Piano Player (1973) et Yellow Brick Road (1973), Pink Floyd y fixe Obscured By Clouds (1972), Cat Stevens y construit Catch Bull At Four (1972). On y voit des groupes plus corrosifs comme Uriah Heep pour Sweet Freedom (1973) et Jethro Tull dont les quelques sessions verront le jour dans les compilations Nightcap (1993) et A Passion Play (2014). La scène glam s'y épanouit également avec The Slider (1972) de T. Rex et Marc Bolan. David Bowie fait aussi le déplacement pour Pin Ups (1973) et Low (1977). Il vient accompagné de Tony Visconti, Brian Eno et Iggy Pop, qui y fait des prises pour The Idiot (1977). Très vite, le studio, qui ne connaît ni frontière artistique ni limite à sa renommée, voit débarquer les stars de la pop disco incarnée par les Bee Gees, qui y enregistrent notamment leurs célèbres « Stayin' Alive » et « How Deep Is Your Love » de Saturday Night Fever (1977).


Dans les cinq années qui viennent de s'écouler, le château à connu plusieurs péripéties. En 1973, Michel Magne s'est lassé. Il avait rénové et aménagé le château pour exploiter et explorer sa propre créativité, mais ne compose plus et son activité se résume à la gestion du studio. Il vend la société pour un franc symbolique à Yves Chamberland, patron des studios Davout. C'est le début de la fin, le faste de la période Magne se referme. Le temps des grandes tablées joyeuses, couvertes de grands crus et des meilleurs mets, servis par une armée de salariés et s'animant en festivités jusqu'aux premières heures du matin, est révolu. On réduit les budgets à cause des dettes, et les musiciens qui défilent en 1973 ne partagent plus l'enthousiasme des premiers visiteurs. Finalement, Chamberland met fin à l'activité du château, récupère le matériel et abandonne le site. Il est repris en main par Laurent Thibault, musicien de Magma, qui redonne vie aux studios, pour le plus grand plaisir de Michel Magne. Mais le rêve ne peut durer. Rattrapé par les dettes et la réalité, par les conflits juridiques qui l'opposent notamment à Yves Chamberland, Michel Magne est contraint de fermer les grilles du château, dont un tribunal prononce la liquidation et la saisie. Le bien est vendu en 1979, Laurent Thibault peut y poursuivre un temps les enregistrements avec un bail de location, l'occasion pour Jacques Higelin de réaliser Champagne pour tout le monde... Caviar pour les autres et pour Patrick Coutin de chanter J'aime regarder les filles. Les stars internationales qui monopolisaient l'agenda des années 1972-1973 ont déserté les lieux, préférant d'autres adresses dans le sud de la France notamment. Les studios résidentiels, dont le château d'Hérouville avait été le précurseur, ont fleuri partout dans le monde. Fleetwood Mac est le dernier groupe d'envergure mondial à y enregistrer en 1982 l'album Mirage, avant que la situation ne se dégrade à nouveau. Cette fois, le manque de rentabilité et les affrontements judiciaires tirent un trait définitif sur l'histoire des studios et du château, le condamnant à l'abandon. Quant à Michel Magne, brisé en même temps que son rêve, il se donne la mort à l'âge de 54 ans, dans une chambre d'hôtel de Pontoise, dans la nuit du 19 décembre 1984, à quelques pas du tribunal où était attendu, quelques jours plus tard, un ultime verdict sur la saisi de ses biens. Son héritage, lui, est insaisissable. La contribution colossale à l'histoire de la musique populaire qu'il représente appartient à tous.


En vente depuis plusieurs années, il semblerait que le château, les studios et le rêve de Magne reviennent à la vie depuis quelques mois. En effet, les nouveaux propriétaires autour de Pascal Bernard ont refusé de voir le site condamné à l'oubli et l'abandon. Ils expliquent leur projet dans les colonnes du Parisien (26 avril 2015) : « Pour nous, ce sera un lieu culturel, artistique et musical. Cela nécessite de lourds et longs travaux qui sont déjà commencés. Nous installerons trois studios d’enregistrement, l’un destiné au cinéma et la postproduction, un autre sera dédié à la réalisation de disques et le dernier servira comme outil de formation audio international. » Le 25 juin dernier, le projet s'est officialisé avec la création de Sup HD Audio, centre de formation pour professionnels du son, qui s'établit dans les murs du château et qui réunit une quarantaine d'arrangeurs, d'ingénieurs et de techniciens aux carrières bien remplies, parmi lesquels se trouvent notamment Manu Guiot, qui a travaillé avec Mick Jagger et Eurythmics, et Klaus Blasquiz, l'ancien chanteur de Magma. Les successeurs de Michel Magne veulent rebâtir un lieu ouvert sur l'extérieur et sur tous les arts. Dans leur entreprise, ils reçoivent l'aide de la ville et des habitants. Le maire et une quarantaine de ses concitoyens ont fait le déplacement ce samedi 4 juillet pour commencer à redonner un visage aux 1,7 hectare du parc, bénévolement, simplement pour faire renaître ce haut lieu de la musique.

Commentaires
Etienne, le 16/07/2015 à 22:03
Superbe article qui met en lumière ce lieu mythique ! Quel inculte d'avoir si longtemps ignoré tout cela... Merci !
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