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Black Sabbath - The Dio Years


Collectif, le 03/10/2016

Dehumanizer


22 juillet 1992


Dehumanizer est une bizarrerie, le genre de disque - et de projet - qui n’aurai(en)t jamais dû voir le jour. Sa réussite formelle, contrastant avec un accueil critique désastreux - l’album étant sorti à la pire époque possible pour le heavy metal -, contribue encore davantage à en faire un objet d’intérêt, d’autant qu’il s’agit certainement du meilleur album que Black Sabbath ait enregistré avec Ronnie James Dio. Décryptage d’un mal aimé qui ne demande qu’à se faire pardonner.


En 1990, Black Sabbath se trouve dans un état lamentable. Tony Iommi n’a cessé, au cours de la décennie passée, d’enfoncer son groupe au gré de changements de line-up ahurissants, essorant successivement derrière le micro Ian Gillan (avec un Born Again infect, au bas mot), David Donato, Jeff Fenholt, Glenn Hughes (Seventh Star, vrai-faux album solo anecdotique) et Ray Gillen, et ce en l’espace de deux disques studio ! Bill Ward et Geezer Butler ayant jeté l’éponge après l’échec de l’intégration de Donato, complètement écœurés par la tournure des événements, le guitariste désormais ruiné a multiplié les erreurs grossières en engageant une nouvelle fois la crapule Patrick Meehan en tant que manager à l’époque de The Eternal Idol et en s’assurant les services du bassiste Bob Daisley, celui-là même qui avait ratiboisé Ozzy Osbourne dans les tribunaux suite à l’affaire des crédits de songwriting de Blizzard Of Ozz et Diary Of A Madman. L’arrivée en catastrophe de Tony Martin, chanteur fan-boy sans charisme mais à tout le moins gentil - c’est déjà ça -, lui permet heureusement de stopper sa folle descente aux enfers et de s’assurer un minimum de stabilité. S’ensuivent trois albums - en comptant la pâle Idole Éternelle - naviguant entre médiocrité (Headless Cross, imbuvable dans son genre) et carence (Tyr, pas si affreux au demeurant), terriblement ancrés dans les 80’s et minés par les synthétiseurs envahissant de Geoff Nicholls. Résultat : Black Sabbath ne vend plus de disques, Tyr ne se classant même pas dans le Billboard (un sacré exploit, vu l’époque), et est obligé d’écourter ses tournées pour éviter la banqueroute - bien que n’ayant programmé aucune date chez l’Oncle Sam.


Arrive alors l’impensable : Ronnie James Dio et Geezer Butler émettent le souhait de vouloir réintégrer Black Sabbath. Le brummy traverse l’Atlantique pour rendre visite au ritalo-américain en août à St Paul et partage la scène avec le groupe Dio en interprétant “Neon Knights”. Après une nuit de beuverie, les deux anciens meilleurs ennemis - aussi sanguin l’un que l’autre - en arrivent à une conclusion : c’était mieux avant. Le bassiste est au point mort discographique, n’ayant enregistré que quelques démos avec The Geezer Butler Band et peinant à décrocher des concerts, tandis que la carrière de Dio commence à battre de l’aile avec un Lock Up The Wolves qui marque sérieusement le pas sur les séminaux Holy Diver et The Last In Line, enregistré de plus avec un effectif tout neuf qui ne donne pas satisfaction au petit chanteur enflammé. Butler regagne donc Londres et, avec Brian May, va faire un petit coucou à Sabbath qui a investi l’Hammersmith Odeon à guichet même pas fermé. “Iron Man” et “Children Of The Grave” emballés, Butler fait la paix avec Iommi et lui fait sa fameuse proposition de double réintégration. Le guitariste, exsangue, n’hésite pas une seconde.


Oui, mais et Tony Martin, alors ? Eh bien on le jette comme une vieille chaussette, tout simplement. “Écoute mon gars, t’es bien gentil, on s’est bien amusé ensemble, on a fait de la bonne musique - enfin bonne, hein… - mais là maintenant ça suffit, laisse les grandes personnes parler entre elles et va jouer dans ta chambre”. On imagine l’amertume de Martin. On imagine moins en revanche qu’il ait manqué d’amour propre au point de revenir par la suite, mais c’est une toute autre histoire. Pour l’heure, Dio prend l’avion pour Birmingham et entame avec Iommi et Butler d’intenses séances de songwriting en compagnie de Cozy Powell, batteur en titre de Black Sabbath ayant officié sur Headless Cross et Tyr, mais aussi ancien cogneur de Rainbow et connaissant bien Dio. Sauf que les deux hommes ne peuvent pas s’encadrer, et très vite, l’écriture du disque en gestation tourne au cauchemar. Il faut un coup du sort providentiel - une chute de cheval occasionnant une fracture du bassin à Powell - pour que la situation s’assainisse avec l’arrivée de Vinny Appice, celui-là même qui avait assuré la tournée de Heaven And Hell et qui avait officié sur Mob Rules. Étrangement, personne ne semble vouloir faire appel à Bill Ward à l’époque, alors que celui-ci est désormais sobre et qu’il a renoué avec les studios - Ward One: Along The Way, son premier album solo, vient tout juste d’arriver dans les bacs. L’un des nombreux mystères du rock n’ roll.


Powell sur la touche, on pourrait croire la situation idyllique. Que nenni. La pression entourant les quatre hommes est énorme, Vertigo commençant à en avoir assez de devoir supporter de vieilles gloires qui ne sont plus assez bankable. Avec le retour de Dio, Black Sabbath n’a pas le droit à l’erreur, et de fait l’album se doit d’être parfait. Alors le songwriting s’étire, encore et encore. Là-dessus, les vieilles tensions de l’époque Mob Rules refont surface, Dio entrant en conflit avec la paire Iommi-Butler sur la façon de concevoir l’album et les chansons. Il faudra une année complète avant que le groupe n’investisse fin 1991 les studios Rockfield au Pays de Galle, avec Reinhold Mack à la production. L’homme s’est fait recommander par Brian May car ayant chapeauté nombre d’albums de Queen, mais ne satisfait pas du tout Iommi qui lui reproche une prise de son sèche. Celui qui est ravi, en revanche, c’est Vinny Appice : sa batterie est installée dans une cabine aux parois en verre, et la captation de son instrument est réalisée avec un soin tout particulier, aspect renforcé par un mixage faisant la part belle à la percussion, un peu à la manière des travaux de Steve Albini (Surfer Rosa des Pixies, pour ne pas le citer). C’est d’ailleurs cette batterie monumentale qui cueille l’auditeur dès les premières secondes de “Computer God”, après quelques bruitages mécaniques inquiétants, rejointe par un couple guitare - basse acide. Résultat : Dehumanizer est l’album le plus sec, le plus rêche de Black Sabbath, et l’un des plus réussis - si ce n’est le plus réussi - de l’ère post-Ozzy.


“Computer God” qui, avec son tempo militaire, son riff haché et son gros coup d’accélérateur à mi-parcours, avec un solo qui sait à la fois faire preuve de concision et de musicalité, ouvre les hostilités sous les meilleures auspices. Attardez-vous sur les paroles de la chanson, elles ont été écrites par Geezer Butler, le maître parolier du Sab contraint au repos forcé depuis l’arrivée en lice de Dio. On y retrouve le trait à la fois sombre et pessimiste du bassiste féru d’occulte et de SF, Orwell se rappelant ici sous forme de machines qui prennent le pouvoir matériel et spirituel au détriment des humains. Loin d’une imagerie désincarnée et plaquée sur les sombres litanies de Sabbath “pour faire style”, les thèmes de Butler se veulent avant tout un reflet de notre monde moderne et de sa part d’ombre. Butler ne limite pas cette ses contributions à ce seul titre : il livre aussi le riff morbide d’”After All (The Dead)” tout en y jouant une portion de guitare, le doom introductif déviant sur les émoluments de la paire Mercury-May sur le refrain pour un mélange intéressant. D’ailleurs en terme de doom, “Letters From Earth” se pose là, nonobstant l’incisivité du son qui rend la chape tellurique moins oppressante que sur, au hasard, The Devil You Know, d’autant que la variété rythmique et thématique est là encore de mise. Mais en fin de compte, Sabbath prouve avec cet album qu’il sait échapper à ses propres stéréotypes, en témoigne un “Sins Of The Father” presque joyeux dans son introduction, Ronnie Dio lorgnant du côté d’Ozzy sur l’introduction avant que le chromatisme rogue ne s’invite de nouveau sur un couplet pugnace. Sans parler de ces nappes de claviers horrifiques qui précèdent la petite accélération qui va bien et le riff qui tue, l’un des meilleurs de Iommi, haletant, batailleur, racé. On navigue ici dans les très hautes sphères.


Varié, Dehumanizer l’est en explorant quasiment toutes les couleurs du heavy metal traditionnel. Et tout y passe : la power ballad à tiroirs (“Too Late” et sa wah-wah insaisissable), le thrash métalliquesque revisité à la sauce Iommi, c’est-à-dire avec un riff digne (“TV Crimes”, tout à fait honnête) ou le mid-tempo héroïque avec grand refrain harangueur (“Master Of Insanity”, bien binaire et catchy). Rien de très original ou novateur, le groupe se livrant ici aux compromis que l’on attendait d’eux - on, c’est-à-dire les impresarios autant que le public de metalheads. Il faut bien comprendre que Dehumanizer est un peu l’album de la dernière chance : si celui-ci plante, c’en est fini de l’aventure Sabbathienne, et il faut bien reconnaître qu’à ce petit jeu du convenu et du brossage de poils dans le bon sens, les quatre hommes ont su soigner les détails. L’essentiel du boulot étant fait, on pardonnera un poil de redondance lorsque “I” reprend les poncifs de “Master Of Insanity”, l’intro et le pont lointains conférant une petite originalité au titre, tout comme la réverb imprimée au solo. Même lorsqu’il ne casse pas des briques, on ne pourra nier à Iommi un don inné et fascinant pour trousser des riffs heavy tonitruants, et là encore, il ne fait pas défaut à ses ouailles. Petit bémol néanmoins sur “Time Machine”, morceau enregistré initialement pour la BO de Wayne’s World - “Party time, excellent!”, rhôo si vous ne connaissez pas ce film, foncez l’acheter. “Time Machine” qui, franchement, fait un peu tâche dans le lot et aurait mérité d’être laissé sur la touche. Vraiment.


Dehumanizer est donc une franche réussite, il n’y a pas à tortiller. Sauf que lorsque qu’il arrive dans les bacs au terme d’un parcours à rallonge, la planète rock a déjà entamé sa rotation en sens inverse. La tornade Nevermind est passée par là et a ravagé le milieu du rock heavy, ringardisant de facto les tenanciers du metal spandex, des branleurs de manche et des divas d’opérette. Dehumanizer, avec son artwork horrifique, ses thématiques théâtrales horrifiques (hormis, encore une fois, la contribution de Butler) et les textes fades - il faut bien le reconnaître - de Ronnie James Dio, s’est fait accueillir avec une volée de bois vert par une intelligentsia qui n’avait plus d’yeux que pour un certain blondinet excité d’Aberdeen. On peut d’ailleurs sourire niaisement à l’écoute de “Buried Alive”, la pièce conclusive de l’album, tellement le chromatisme morbide, les courts soli éplorés et le soin mélodique qu’il déploie - décalage de tonalité entre chant et guitare sur le couplet - rappellent la patte de Jerry Cantrell, alors tout jeune guitariste d’Alice In Chains. Qui a inspiré qui ? On vous laisse juge, même si la poule essaye probablement ici de rentrer dans l’œuf. On peut le comprendre : du temps de leur superbe, Iommi et Butler se sont toujours pris des pains dans la gueule par les critiques. Comment expliquer alors que, vingt ans plus tard, leur filiation légitime récolte de tels lauriers ? Peut-être justement parce que les Staley, Cobain et Cornell ont su remettre l’homme au centre de leurs discours, prouvant que la noirceur musicale peut se trouver transcendée lorsqu’elle se voit couplée à des concepts forts et humains, tout aussi sombres soient-ils. Ça, Sabbath ne l’a pas compris et ne le comprendra que bien plus tard, lorsqu’Ozzy reviendra au pouvoir et qu’il laissera à nouveau la plume à un Butler qui cisaillera un 13 nostalgico-grisant de ses saillies avisées. Pour l’heure, et tout aussi réussi soit-il, Dehumanizer reste engoncé dans des poncifs patauds qui ne font plus triper personne, et ça, on ne le lui a pas pardonné. Mais en cela, il ne fait ni mieux, ni moins bien qu’Heaven And Hell, Mob Rules ou même The Devil You Know. Autres temps, autres mœurs.


Nicolas

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